L'impossible deuil

Le Belge Fabrice Du Welz creuse son sillon avec “Vinyan”, film ambitieux qui plonge Emmanuelle Béart au cœur de la jungle birmane. Comme dans “Calvaire”, il est question du deuil impossible et de la perte, ici celle d’un enfant disparu dans le tsunami de 2004. Mais “Vinyan” glisse progressivement vers la métaphore pour explorer les tréfonds de l’âme humaine et de la culpabilité. Une œuvre organique, à la photographie remarquable, qui malmène le spectateur pour lui faire ressentir les choses plutôt que de les lui raconter. 1h36.

L'impossible deuil
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H. H.

Comment oublier "Calvaire" ? Dès son premier long, un survival halluciné dans la forêt ardennaise avec Laurent Lucas et Jackie Berroyer, Fabrice Du Welz livrait un véritable coup-de-poing, un petit film adulé par les uns, détesté par les autres. De quoi, en tout cas, marquer de son nom la planète cinéma. Sans doute moins barré (quoique), "Vinyan" reste marqué de son empreinte et de celle des cinéastes qui ont façonné le jeune réalisateur belge...

Tout aussi radical mais plus ambitieux, ce second long métrage fait s'enfoncer dans une nature hostile Emmanuelle Béart et Rufus Sewell. Inconsolable de la disparition de son fils dans le tsunami qui ravagea Pukhet en décembre 2004, une mère est persuadée qu'il est toujours en vie, qu'il a été enlevé et qu'il vit dans un village perdu de l'autre côté de la frontière birmane. Commence alors un nouveau calvaire pour ce couple, à la recherche d'un fantôme.

Dans cette plongée dans une nature déchaînée, dans cette progression vers la folie, on pense forcément au "Apocalypse Now" de Coppola. Comme lui, Du Welz pratique un cinéma à l'état pur, jouant de toutes ses composantes pour construire, plus qu'une histoire, une véritable expérience visuelle et sonore. Et cela, dès le générique qui évoque de façon abstraite, grâce à des images d'ondes, des bruits de vents et de cris, l'horreur du tsunami; tandis que viennent s'imprimer d'immenses lettres blanches façon "Irréversible" de Gaspard Noé.

Une expérience sensuelle

Une filiation que ne renie pas Du Welz qui partage avec le réalisateur controversé français le même chef opérateur belge, le génial Benoît Debie. Une fois encore, ce dernier construit une photographie d'une extrême sensualité. Chaque cadre, chaque lumière, chaque contre-jour est pensé pour donner sens au récit, pour faire vivre la descente aux enfers de ces personnages torturés. Et Debie et Du Welz n'ont pas leur pareil pour créer des images fortes qui s'impriment sur la rétine des spectateurs. Qu'il s'agisse de ces lanternes qui s'envolent vers le ciel dans la nuit ou de ces visages d'enfants inquiétants, bariolés de couleurs...

Car si "Vinyan" file la métaphore de la culpabilité vécue par des parents à la recherche de leur fils disparu, il s'agit avant tout d'un film de genre, qui rend notamment hommage au méconnu mais culte "Les révoltés de l'an 2000", réalisé en 1976 par Narciso Ibáñez Serrador. Comme l'Espagnol, Du Welz exploite un sous-genre particulièrement effrayant du cinéma fantastique, celui de l'enfant maléfique. Sauf qu'il pousse plus loin encore la perversité du jeu, faisant s'estomper complètement les frontières entre bien et mal.

Au petit jeu de l'amoralité, "Vinyan" pousse peut-être même le bouchon un peu plus loin que "Calvaire", même si le film semble plus accessible grâce à son casting international. Si Rufus Sewell apparaît en retrait, Emmanuelle Béart, animale, se prête totalement au jeu, se livrant corps et âme dans un rôle vibrant qui la force à explorer la frontière entre la raison et le cœur, entre la raison et la folie. En abandonnant l'humour cynique qui caractérisait ses premiers courts métrages et "Calvaire", Fabrice Du Welz a gagné, pas forcément en maturité, mais en universalité. Exploration de la noirceur humaine qui n'épargne personne, pas même les enfants, "Vinyan" est un cauchemar terrifiant qui remue les tripes et qui, par son final apaisé en forme de happy end, laisse un agéable goût amer en bouche.


Réalisation : Fabrice Du Welz. Scénario : Oliver Blackburn, Fabrice Du Welz&David Greig. Photographie : Benoît Debie. Musique : François Eudes. Montage : Colin Monie. Avec Emmanuelle Béart, Rufus Sewell, Borhan Du Welz... 1 h 36.

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