L’homme en marbre

Sous nos yeux émerveillés, Paolo Sorrentino réinvente le film politique avec un portrait de Giulio Andreotti, symbole du pouvoir en Italie durant un demi-siècle. Le mystère et l’impassibilité de “L’inoxydable”, Paolo Sorrentino la démultiplie en construisant autour lui une mise en scène baroque, démesurée, débordant d’audace, d’invention, d’imagination, d’entrain et d’ironie. Et comme à chaque fois, il peut compter sur son fabuleux comédien fétiche : Toni Servillo. Prix du jury à Cannes. 1h40Horaires et bande-annonce

L’homme en marbre
©D.R.
Fernand Denis

Il Divo" est un film extraordinaire, autrement dit, il sort de l’ordinaire. Et il réclame du spectateur une attitude extraordinaire qui sort donc de l’ordinaire. Celle de se laisser aller, de ne pas vouloir tout comprendre, de se laisser bluffer par chaque plan, de s’émerveiller de chaque séquence.

"Il divo" est le portrait de l’homme politique italien, Giulio Andreotti. 7 fois président du conseil (Premier ministre), 25 fois ministre, homme fort de la Démocratie chrétienne, il a incarné le pouvoir en Italie pendant toute la deuxième moitié du XXe siècle. Mais au-delà des dolomites, cet homme peut-il intéresser ?

On n’a pas le temps de se poser la question, tant on est captivé par le spectacle qui n’appartient pas à la routine du biopic, mais l’élan d’un créateur, d’un réalisateur qui dépasse les bornes, casse les règles, prend des risques, emmène le spectateur où il n’est pas encore allé.

Pur plaisir

C’est là qu’il faut être cool, ne pas s’accrocher au déluge d’informations. Exemple, quand on présente la garde rapprochée d’Andreotti, il est inutile de vouloir se souvenir de qui est qui, les surnoms suffisent : le citron, le requin, Tarzan ou "Sa Santé" (là, c’est facile, c’est le cardinal).

D’ailleurs, Sorrentino a titré "Il Divo", mais son film aurait pu s’appeler "L’inoxydable", "Le petit bossu", " L’éternité", "Moloch" ou "Belzébuth", autant de surnoms qu’Andreotti a épuisés durant 50 ans de vie politique.

Une carrière bien remplie pour cet homme qui commençait sa journée à l’église, bien remplie de scandales, de trahisons, de cadavres, dont celui de son ami et néanmoins rival Aldo Moro liquidé par les Brigades rouges, ou du juge Dalla Chiesa qui combattait la mafia. L’accumulation est telle que ce proche du Pape (du Vatican), du parrain (de la mafia) et du vénérable maître (de la loge P2) finira tout de même par devoir s’expliquer devant un tribunal où les accusations glisseront comme le reste sur la carapace de son indifférence.

C’est précisément cette carapace que Sorrentino cadre sous tous les angles avec une virtuosité jubilatoire. Telle cette fête déjantée donnée en son honneur à laquelle il assiste comme un sphinx.

Ce qu’il montre aussi, c’est son arme secrète : la petite phrase qui sert à blesser l’ennemi tout autant qu’à se protéger comme un bouclier. Le film est un impressionnant réservoir pour la rubrique "citation", un florilège qui résume tout autant sa philosophie politique, "le mal est nécessaire pour arriver au bien", que sa personnalité, "on m’accuse à peu près de tout, sauf des guerres puniques", que sa longévité, "chaque fois que je parle de mes archives, ceux qui doivent se taire, comme par enchantement, se taisent".

Pur courage

L’impassibilité glacée, l’immobilité sinistre, le mystère d’Andreotti, Paolo Sorrentino les démultiplie en construisant autour de lui une mise en scène baroque, démesurée, débordant d’audaces, d’inventions, d’imagination, d’entrain et d’ironie. Comme à chaque fois, il peut compter sur son comédien fétiche et exclusif, Toni Servillo, si impressionnant dans son perpétuel renouvellement.

Au-delà du pur plaisir cinématographique, c’est aussi le retour, sous de nouvelles formes - entre fiction et documentaire dans "Gomorra" -, et ici totalement baroque d’un cinéma italien politique. En regard, le pauvre "caïman" de Nani Moretti fait pitié, on n’en tirerait même pas un sac. Sorrentino rétablit le contact avec Elio Petri et Francesco Rosi, mais en inventant une forme nouvelle, percutante, époustouflante.

Non seulement, le talent est impressionnant, mais le courage est proportionnel. C’est qu’il en faut pour affronter ainsi des puissants compatriotes dont on sait qu’ils ne craignent pas d’avoir du sang sur les mains.

Un courage qui manque cruellement au cinéma français. Et, bien sûr, au cinéma belge. On n’est pas près de voir un film de ce calibre à propos d’André Cools, Guy Spitaels ou Jean-Claude Van Cauwenberghe qui, assurément, n’ont pas le profil de héros pour ce genre de scénario. On n’est pas près de les voir en gala d’ouverture du film d’amour de Mons.


Réalisation, scénario : Paolo Sorrentino. Image : Luca Bigazzi. Décors : Lino Fiorito. Costumes : Daniela Ciancio. Montage : Cristiano Travaglioli. Musique : Teho Teardo. Avec Toni Servillo, Cirino Pomicino, Franco Evangelisti, Livia Andreotti, Enea Gambogi 1h40.