Retour vers le futur imparfait

En 1985, dans une réalité parallèle, Richard Nixon est toujours président et le seul surhomme du monde est Américain. Quand la guerre nucléaire menace, les vengeurs masqués, déclarés illégaux, reprennent du service. Mais qui surveillera leurs actes ? Zack Snyder adapte avec une rare fidélité la bande dessinée révolutionnaire d’Alan Moore et Dave Gibbons. Le résultat est impressionnant, bien que démontrant la supériorité du matériau original. 2h43.

A.Lo.
Retour vers le futur imparfait
©LLB

Qu’est-il arrivé au rêve américain ?", interroge le Hibou. "Il est devant toi !", répond le Comédien au beau milieu de violences urbaines. Comme les (anti-)héros de la bande dessinée d’Alan Moore et de Dave Gibbons dont il est adapté, "Watchmen", de Zack Snyder, cache derrière son costume bariolé de superhéros un visage moins reluisant : celui d’une société dominée par la peur, qui préfère les justiciers aux rédempteurs.

Les Watchmen, c’est un "retour vers le futur". Celui, imparfait, d’un 1985 où règne toujours Richard Nixon dans un monde où la suprématie américaine est garantie par le Docteur Manhattan, un physicien réincarné en demi-dieu après un accident atomique. Le générique, brillant, plante le décor en quelques chromos éloquents. Au son du bien nommé "The Times, They are A-Changin’", de Bob Dylan, Snyder résume cinquante ans d’histoire parallèle.

Alors qu’un holocauste nucléaire menace, le Comédien (Jeffrey Dean Morgan) est assassiné. Rorschach (Jackie Hearle Haley), terreur des bas-fonds, est convaincu qu’un complot se trame contre les anciens héros masqués, déclarés illégaux depuis 1977. Il prévient l’ancien Hibou (Patrick Wilson), Docteur Manhattan (Billy Crudup) et sa compagne Laurie (Malin Akerman), fille du premier Silk Spectre, et Adrian Veidt, alias Ozymandias (Matthew Goode), justicier reconverti businessman.

Bluffant

Zack Snyder est indéniablement doué pour peaufiner des remakes ("L’aube des morts", à la fois fidèle et supérieur à l’original de Romero) ou des adaptations d’œuvres graphiques. Visuellement, la transposition des "Watchmen" de la case à l’écran est encore plus bluffante que celle des "300". Même ses tics (les scènes d’action au ralenti) servent l’évocation des origines graphiques du récit.

Pour éviter de trop condenser les quelque 400 pages de la BD, Snyder a imposé un film, dense, de 2h40, respectant la structure éclatée du récit constitué d’un grand nombre de flash-back. Elaguant un tiers du matériau original, le réalisateur reste fidèle à ce qu’il préserve, notamment les dialogues de Moore (dont les doubles sens sont parfois trahis par les sous-titres ), quitte à paraître copier ce qui, en 85, était novateur (la voix off de Rorschach, devenue un poncif agaçant : voir "Sin City" et "Spirit"). En préservant, contre la volonté du studio, le contexte des années 80, Snyder fait toutefois un pari risqué : Nixon, la guerre froide ou le New York poubelle pré-Guliani pourront paraître aussi irréels que Doc Manhattan au spectateur de moins de 30 ans.

Voilà pour la forme. Sur le fond, cet film dépressif de superhéros névrosés redonne sa pertinence à la question récurrente : "Who Watches the Watchmen ?" Qui surveille les gardiens ? Où quand le superhéros symbolise les puissants. A un quart de siècle de distance, les deux usines du rêve américain en livrent la même projection angoissante.

De Nixon/Reagan à Bush : ce n’est pas le moindre des intérêts du film que de prolonger la réflexion sur le pouvoir (et ses abus), initiée par le comic book. On remarquera que, fort des leçons amères du 11-Septembre, Snyder démultiplie les catastrophes pour rendre crédible le déclencheur de la paix des braves. Fascinante, la tranposition à l’écran se révèle néanmoins à l’image de Rorschach. Tel l’implacable vigilante, caché derrière un masque aux tâches symétriques (d’où son nom), l'adaptation des "Watchmen" procède de l’oxymoron. Par sa soumission louable au matériau original, Snyder démontre l’irréductible suprématie de celui-ci.

Réalisation : Zack Snyder. Scénario : David Hayter, Alex Tse, d’après Alan Moore et Dave Gibbons. Photographie : Larry Fong. Montage : William Hoy. Musique originale : Tyler Bates. Avec Jeffrey Dean Morgan, Billy Crudup, Malin Akerman, Matthew Goode, Jackie Earle Haley, Patrick Wilson, 2h43


Une longue gestation 1986 : DC Comics publie les douze épisodes de “Watchmen”, scénarisés par Alan Moore et dessinés par Dave Gibbons. La série devient un best-seller. Le producteur Lawrence Gordon achète les droits et passe un accord avec La 20th Century Fox.n 1 988 : Sam Hamm signe un premier scénario. La Fox renacle.n 1994 : Gordon passe un accord avec la Warner. Le studio propose le projet à Terry Gilliam, qui fait réécrire le scénario par Charles McKeown.n 2000 : Gilliam jette l’éponge. Il déclare que la BD est inadaptable, sauf en une série de cinq heures.n 2001 : Les studios Universal entrent dans la danse. Gordon engage le scénariste David Hayter qui doit aussi réaliser le film.n 2003 : Hayter achève son scénario, mais entre en conflit avec Universal.n 2004 : Paramount récupère le bébé et le propose à Darren Aronofosky. Celui-ci accepte, puis se désiste, préférant se concentrer sur son projet personnel, “The Fountain”. Paul Greengrass prend la relève. Il envisage un traitement réaliste. Daniel Craig, Jude Law et Sigourney Weaver sont cités pour jouer dans le film.n 2005 : Paramount juge le scénario trop sombre. Warner reprend la main. Le “New York Times” classe “Watchmen” parmi les “100 meilleurs romans (sic) de langue anglaise” de tous les temps.n 2006 : Zack Snyder reprend le projet.n 2008 : Dave Gibbons conclut : “C’est une bonne chose que ce film vienne après autant d’adaptations de superhéros. “Watchmen” était une vision postmoderne d’un univers dont les lecteurs étaient familiers. Aujourd’hui, les spectateurs de cinéma se sont à leur tour familiarisés avec Spider-Man, les X-Men, Hulk... “Watchmen” aura tout son sens pour eux.”

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