Aider, quitte à violer la loi

Comme en 2006 le film "Les Indigènes", de Rachid Bouchareb, avait abouti à la revalorisation des pensions des anciens combattants des colonies, "Welcome" aura-t-il des prolongements politiques ? En tout cas, une proposition de loi (PS) vient d’être déposée au Parlement. La Belgique ne criminalise pas l’aide aux illégaux "Les gens ne sont plus très welcome"Le blog de notre correspondant à Paris

Aider, quitte à violer la loi
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BERNARD DELATTRE

CORRESPONDANT PERMANENT à PARIS

Comme en 2006 le film "Les Indigènes", de Rachid Bouchareb, avait abouti à la revalorisation des pensions des anciens combattants des colonies, "Welcome" aura-t-il des prolongements politiques ? En tout cas, une proposition de loi (PS) vient d’être déposée au Parlement. Elle veut exclure les particuliers désintéressés aidant les clandestins (comme Vincent Lindon dans le film) du champ de la loi punissant de cinq ans de prison et d’amendes quiconque facilite l’entrée, la circulation ou le séjour de sans-papiers.

Eric Besson lui-même, le ministre (ex-socialiste) de l’Immigration et de l’Identité nationale, a trouvé "beau, juste et émouvant" le film "Welcome". Mais il juge la loi "indispensable pour lutter contre les filières d’immigration clandestine". Et nie qu’elle frappe, outre les passeurs, "les particuliers ou associations qui hébergent les personnes en situation de détresse". Mais, dans la région de Calais et dans l’ensemble de l’Hexagone, abondent les récits de militants inquiétés par la police, voire par la justice, pour leur activisme en général et/ou pour l’aide qu’ils apportent aux migrants.

Au fond, quelles sont les motivations poussant ces citoyens à agir de la sorte et donc à risquer des ennuis ? "Quand on voit la situation de ces gens, on ne peut rester insensible", témoigne Jacques, de la branche lilloise du Réseau Education sans frontières (RESF), qui veille à la scolarisation des enfants de sans-papiers. "Voir des enfants obligés de quitter l’école du jour au lendemain, voir gâché tout l’investissement éducatif qu’on a mis en eux, c’est si inadmissible qu’on ne peut qu’être ému et bouger". Jean-Michel, militant de la Ligue des droits de l’homme (LDH) en banlieue parisienne, renchérit. "Le respect de la vie et de la personne humaine, la liberté d’aller et de venir, d’être éduqué, de vivre en famille, ce sont des valeurs essentielles, qui dépassent des lois adoptées pour des raisons de basse politique". "Quand on voit la misère de ces gens, on ne se pose pas la question de savoir si leur venir en aide est légal ou pas", ajoute Sylvie, de l’association SALAM ("Soutenons Aidons Luttons Agissons pour les Migrants"), qui, à Calais, aide les clandestins. "Quand on a un cœur, on laisse de côté le fait d’être de gauche ou de droite et on tend la main".

Face à "l’urgence humanitaire", face à "la détresse humaine", ces particuliers ne sont pas loin de prôner la désobéissance civile. "Si la solidarité devient un délit, nous demandons à être poursuivis", dit-on ainsi à Emmaüs. Car cette communauté fondée par l’abbé Pierre défend par-dessus tout le principe d’inconditionnalité de l’aide. "Quand quelqu’un a faim, qu’il est malade, qu’il a besoin d’un toit, on ne lui demande pas, avant de l’accueillir, s’il a des papiers ou pas", explique Teddy. On bafoue donc le droit ? "Si besoin, mais c’est une considération très secondaire par rapport à l’essentiel".

Le droit, mais quel droit ? "La France a ratifié toutes les conventions internationales qui octroient des droits majeurs aux hommes" au-delà de leur situation administrative, rappelle Jean-Michel. "On n’aiderait pas ces migrants en détresse, ce serait de la non-assistance à personnes en danger", ajoute Sylvie. Et "l’Etat lui-même ne respecte pas toujours ses propres lois, quand elles bénéficient aux sans-papiers", ajoute Caroline, d’Act Up-Paris. Cette association de lutte contre le sida aide les étrangers malades vivant en France, qui ne bénéficieraient pas de soins dans leur pays d’origine, à obtenir, comme le prévoit la loi, des titres de séjour temporaires dans l’Hexagone pour s’y soigner. Octroi de titres de séjour trop courts pour la durée des soins, pressions de l’administration sur les médecins, descentes policières y compris dans les dispensaires, voire expulsions d’étrangers très malades: "C’est vraiment la galère", soupire l’activiste. Qui, comme des dizaines de milliers de "citoyens solidaires" en France, ira sans doute voir "Welcome".

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