"Les gens ne sont plus très welcome"

Comme le réalisateur de "Welcome", Vincent Lindon dénonce une loi "immonde".Mais l’acteur rappelle que ce film est d’abord une fiction et une histoire d’amour. . Pas bienvenu chez les Ch’tis Aider, quitte à violer la loi La Belgique ne criminalise pas l’aide aux illégaux

"Les gens ne sont plus très welcome"
©D.R.
Alain Lorfèvre

Entretien

Envoyé spécial à Berlin

Sur un tournage, Vincent Lindon aime à dire qu’il est à la fois "là" et "las". "Las" pour incarner Simon, le maître nageur désabusé qui se réveille au contact de Bilal, l’immigré kurde de "Welcome", le film de Philippe Lioret qui fâche ces jours-ci en France et qui sort en salles, chez nous, ce mercredi. Mais "là", aussi, comme le citoyen Lindon, présent en février au festival de Berlin, pour défendre le film de la même voix que son réalisateur (1) face à des confrères étrangers interloqués par l’image véhiculée d’une France métamorphosée en Etat policier, où celui qui aide un clandestin est dénoncé par son voisin et menacé de prison par les autorités.

Il paraît que vous auriez dit à Philippe Lioret que vous auriez fait le film sans lire le scénario.

Pas exactement. J’ai dit un jour à Philippe que je n’aurai pas besoin de lire un scénario pour faire un film avec lui. Mais je l’ai lu. Et j’ai dit oui. Quand on aime quelqu’un, on dit : "Je te suivrai jusqu’au bout du monde." C’est une façon de parler. C’était ma déclaration d’amour artistique à Philippe. Mais j’ai quand même lu son scénario. Et j’ai eu le coup de foudre.

Quel en été le déclencheur ?

Pas uniquement l’histoire sociale. Ou pas avant tout. Car c’est d’abord un film de cinéma. Ce qui m’a intéressé, c’est le fait qu’un maître nageur aide un jeune Kurde à traverser la Manche pour reconquérir la femme qu’il aime. On fait du cinéma, sinon cela aurait été un documentaire. Mais il se trouve que dans ce film avec une grande dramaturgie, il y a un fond, social et politique. Comme chez les grands réalisateurs américains de jadis - Raoul Walsh, Frank Capra, Lubitsch. Dans leurs films, on traitait de la crise de 29, de l’Amérique des années 30 ou du maccarthysme

Ce sont donc d'abord les personnages qui vous ont motivé, avant le contexte ?

Oui, c’est comme la décoration. Un tableau ou un meuble c’est beau quand ça s’inscrit dans un ensemble et que ça fait ressortir le reste. "Welcome", c’est un film à hauteur d’homme. Et je voudrais que ce film marche, en France et à l’étranger, comme les films de Ken Loach. Plus ces films marcheront, plus il y aura des films comme ça. C’est le seul de moyen de lutter. Et pas seulement dans l’intérêt du cinéma.

La vision de la France que livre Philippe Lioret est très négative.

Oui, mais c’est la réalité. Cet article 622-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers est incroyable : toute personne qui aide une personne en situation irrégulière est passible de cinq ans de prison et 30 000 euros d’amende. Alors que quelqu’un qui est coupable de détournement de biens publics n’est passible que d’un an de prison et 5 000 euros d’amende. C’est la folie d’une loi immonde et intolérable, qui va à l’encontre des droits de l’homme. Toute cette situation, c’est d’abord le fruit du thatchérisme, qui a dérégulé le marché du travail et créé une hypocrisie sans nom : on ferme les yeux sur le travail des clandestins en Angleterre alors que le système repose sur eux. Et puis, c’est le fruit de la fermeture de Sangate par Nicolas Sarkozy. Comme les Anglais refoulent les clandestins et que le camp est fermé, les sans-papiers sont là, dans cet espace de non-droit, à Calais. C’est un monde de fou.

Mais pour le dépeindre, "Welcome" passe par un ressort qu'on pourrait juger un peu candide : une histoire d'amour.

Parce qu’on fait du cinéma. La fiction est là pour impliquer le spectateur. Quand Spielberg fait "La Liste Schindler", on voit le personnage de Ben Kingsley se réjouir chaque fois qu’il parvient à sauver un Juif sauvé. On ne sait pas si cela s’est vraiment passé comme ça et ce n’est pas ça qui importe. Ce qui compte, c’est de montrer aux gamins d’aujourd’hui que de types se sont bien comportés pendant la guerre. Si le cinéma permet d’amener les gens vers un sujet qui leur est étranger, l’affaire est gagnée. C’est aussi ça le but du cinéma. C’est pour ça que j’en fais. Sinon, je préfère avoir un restaurant. A travers les films que je choisis, j’essaye d’apporter quelque chose aux gens. Si on montrait uniquement un mec avide de trouver du travail, on l’aimerait moins Bilal. Un garçon de 17 ans qui veut traverser la Manche avec une bague pour sa fiancée qu’on va marier à un autre, ça fait vibrer. On montre une situation gravissime à travers une très belle histoire. Si les gens sortent du film en disant : "Ce qui se passe à Calais est horrible", Philippe Lioret aura réussi quelque chose.

Comment avez-vous préparé ce rôle ?

La question m’intéresse mais pas la réponse (il éclate de rire). C’est une manière très spéciale, très à moi, très instinctive. Je pense, au cinéma, que l’habit fait le moine : ce qui m’intéresse, c’est la marque de la voiture de mon personnage, comment je m’habille, comment je prends les objets. Je ne suis pas dans la psychologie. Ce qui m’intéresse, c’est le physique. Ici, je me suis préoccupé de marcher autour de la piscine comme un maître nageur : (il mime) le torse un petit peu en avant, les mains ballantes, le sifflet qui fait comme ça autour du doigt. Ce qu’il pense, on s’en fout. Ce qu’il pense, c’est ce que vous dans la salle imaginez qu’il pense.

Est-ce que welcome veut encore dire quelque chose aujourd'hui ?

Ah, non. Les gens ne sont plus très welcome. Ou alors : "Welcome, à condition que tu sois de mon niveau social." Mais welcome, c’est welcome à tout le monde : welcome à toi qui es noir, welcome à toi qui es juif, welcome à toi qui es jaune, welcome à toi qui es pauvre, qui es laid, etc. Sur les paillassons des Français, il est marqué welcome. Mais on n’y fait plus attention.

1.Lire notre entretien avec Philippe Lioret en page 3 de "La Libre Culture".

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