Philippe Lioret enrage et s’engage

C’était le 10 février, au Festival de Berlin. Philippe Lioret nous parlait de "Welcome". C’était avant que son film et ses déclarations - de la même nature que celles qu’il nous a faites - ne fassent polémique en France, singulièrement auprès du ministre français de l’Immigration Eric Besson.

Philippe Lioret enrage et s’engage
©CINEART
Alain Lorfèvre

C’était le 10 février, au Festival de Berlin. Philippe Lioret nous parlait de "Welcome". C’était avant que son film et ses déclarations - de la même nature que celles qu’il nous a faites - ne fassent polémique en France, singulièrement auprès du ministre français de l’Immigration Eric Besson.

Il y a quinze ans, "Tombés du Ciel" était déjà une exploration d'une zone de non-droit et du monde parallèle des apatrides. Mais le ton était à la comédie. Ici, le regard est plus noir, plus pessimiste.

"Tombés du ciel" était mon premier film et j’avais décidé d’en faire un conte. Les situations dépeintes étaient tellement ubuesques que cela s’y prêtait bien. Ici aussi, du reste, il arrive que la salle rit à la confrontation de Bilal et Simon. Mais, oui, quinze ans ont passé et j’ai eu le sentiment que je m’étais affirmé comme metteur en scène. Ce qui est le plus difficile à faire, c’est le vrai naturalisme. Avoir l’impression d’être dans un documentaire - ce que font très bien les Anglais - tout en évitant le "bigger than life".

Pourtant, dans les premières minutes, les procédures que vous dépeignez avec minutie paraissent presque incroyables.

Je les ai moi-même découvertes en faisant mes recherches pour ce film. J’ai vécu avec ce monde pendant trois ans. Je constate que peu de gens ont conscience de ce qui se passe. Les Français découvrent qu’à 200 km de Paris, on peut être condamné pour avoir donné un repas à un adolescent. L’histoire de Simon pourrait être celle d’un gars qui en 1943 cache des Juifs dans sa cave, se fait prendre par la Gestapo et se fait emmener au camp de Drancy. Sauf que cela se passe aujourd’hui, près de chez nous, dans l’indifférence totale. Truffaut disait : "il n’y a pas de film qui ne soit pas aussi un documentaire". Nous avons fait très attention avec Emmanuel Courcol, mon coscénariste, à ce que rien ne puisse être taxé de surscénarisation. Tous les détails sont vrais, comme les numéros écrits à l’encre indélébile sur les bras des migrants, afin de pouvoir les identifier lors d’une autre rafle. Tout est vrai, mais tout est reconstitué, rien n’est pris sur le vif.

Fallait-il vraiment une histoire d'amour pour aborder ce sujet ?

En côtoyant les sans-papier de Sangate, j’ai pris conscience que beaucoup ne veulent pas aller en Angleterre uniquement pour bénéficier de la déréglementation thatchérienne. Ils ont tous là-bas une communauté qui peut les absorber ou un parent qui les attend. Ou une fiancée. C’est aussi ça qui motive des gamins de 16, 17 ans, à traverser deux continents et à se mettre un sac sur la tête pour échapper aux contrôles. Comment peut-on imaginer que l’on ferait ça uniquement pour aller travailler comme un esclave ? On fait toujours les choses pour des raisons affectives.

Vous avez évoqué la France occupée. On pense effectivement aux rafles de 42-43. C'était donc intentionnel ce parallèle ?

J’ai fait ce film pour de mauvaises raisons, comme Simon. Mes raisons n’étaient pas forcément purement humanistes. Simon aide Bilal pour épater son ex-femme, pour la récupérer. Pour lui montrer qu’il n’est pas insensible. Au début, je me suis intéressé à ce sujet à cause de sa dramaturgie forte. J’y voyais notre frontière mexicaine à nous et un sujet avec des enjeux forts. Après "Je vais bien, ne t’en fait pas", je voulais faire un "grand" film. En le faisant, le film a tourné presque malgré moi au film citoyen. En faisant mes recherches, ce que j’ai découvert m’a mis en colère, surtout cet article 622-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers, qui dit en substance qu’aider une personne en situation irrégulière est passible de cinq ans de prison et de 30000 euros d’amende. Mais je ne voulais pas amener le film dans le ghetto du film militant. C’est d’abord l’histoire de la rencontre entre un adulte et un adolescent. S’il en reste un petit truc dans la tête du citoyen après, peut-être que cela finira par faire réfléchir les responsables politiques.

Comme souvent dans vos films, chaque personnage, même les seconds rôles semble posséder un potentiel énorme. Comme si vous aviez écrit sa biographie.

Je considère qu’aucun personnage n’est une "utilité". Ce sont des personnages justement. J’aime les films où l’on sent que l’on aurait pu faire un film autour de chacun des personnages, même les seconds rôles. J’écris toujours mes scénarios en ce sens. J’y passe un et demi vingt heures par jour. Je suis aussi un très grand fervent du scénario définitif. Et j’essaie de filmer ce scénario-là, d’y rester fidèle le plus possible.

Comment avez-vous travaillé avec les acteurs non professionnels ?

Ils ont tous senti, pros ou non, que l’enjeu était fort. Le cinéma, c’est l’art de l’instant. J’ai toujours eu pour parti de faire une scène en audition avec les acteurs. Si dans cette scène on arrive à la justesse, je considère qu’on l’aura aussi sur le film. Je ne fais des répétitions que sur le plateau, pour la mise en place. J’ai été tenté de travailler en amont avec Firat/Bilal. Mais j’ai renoncé. Firat est Bilal. Il a sa détermination et, au moment du tournage, était à cet âge charnière de 17 ans, entre enfant et adulte. En plus, il fait du water-polo de haut niveau - c’était incroyable : quand je l’ai choisi, je l’ignorais. J’ai fait des découvertes artistiques insoupçonnables sur ce film. Avec Derya Ayverdi, qui joue Mina, j’ai fait pour la première fois de ma vie une scène sans répéter, cette scène où elle appelle Bilal, de nuit. Je l’ai prévenue qu’on n’allait pas répéter. Elle a fait une prise et tout de suite, c’était parfait. Elle était tellement dedans que j’ai dû la prendre dans mes bras après pendant trois minutes pour qu’elle se calme. Je n’ai même pas fait de seconde prise de sécurité.

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