Welcome : Pas bienvenu chez les Ch’tis

Bilal, jeune Kurde de 17 ans, veut rejoindre en Angleterre Mina, sa fiancée. Mais pour se faire, il doit passer la Manche, clandestinement. A partir d’un drame sentimental, Philippe Lioret dresse l’état des lieux de la chasse aux sans-papiers… et à leurs “complices”. Juste, émouvant, drôle même, un film qui (électro) choque une France anesthésiée par le discours dominant. Regardez la bande annonce L'interview de Vincent Lindon en vidéo

Welcome : Pas bienvenu chez les Ch’tis
©cineart
A.Lo.

Ça commence comme un documentaire. La nuit, sur des aires d’autoroutes, des clandestins investissent un poids lourd, moyennant paiement - 500 euros. Pour éviter d’être détectés par les capteurs de CO² de la police des frontières, les passagers se mettent la tête dans des sacs en plastique.

Les chanceux aboutiront en Angleterre - où ils pourront bosser comme esclaves dans les arrière-salles des restaurants ou sur des chantiers. Ceux qui sont pris échouent à Sangate. Ou, plutôt, à ses portes, le centre ayant fermé. D’où une situation kafkaïenne : les sans-papiers ne peuvent ni poursuivre leur voyage ni rentrer chez eux. Ils traînent donc dans les rues de Calais, menant un jeu de cache-cache et de dupes avec la police qui multiplie les rafles. Gare à celui qui aide un sans-papiers : cinq ans de prison et 30000 euros d’amende pourraient l’attendre au tournant.

Mais Philippe Lioret n’est pas là pour faire un documentaire. C’est sur les pas de Bilal (Firat Ayverdi) qu’il filme, des pas qui le font croiser le chemin de Simon (Vincent Lindon, comme un poisson dans l’eau), maître nageur dans une piscine municipale, à bout de souffle d’une vie d’échecs - le dernier en date: son divorce avec Marion (Audray Dana).

Dans "Je vais bien, ne t’en fais pas", Philippe Lioret construisait sa trame narrative sur une disparition. Dans "Welcome", la séparation est le moteur du récit. Celle qu’affronte Simon, donc. Mais aussi celle contre laquelle lutte Bilal qui a traversé deux continents pour retrouver Mina (Derya Ayverdi), son aimée. Ce n’est pas un dernier bras de mer qui l’arrêtera, d’autant que le temps presse, son père a promis Mina à un cousin plus âgé.

Facile, dira-t-on, de faire pleurer sur le sort des sans-papiers avec une bleuette. Mais, comme ils le rappellent (lire notre entretien ci-dessous et aussi dans "La Libre Belgique"), Lioret et Lindon font du cinéma. Ici, donc, priment les individus, avec leur histoire personnelle.

Traversée

Chacun a une traversée à accomplir. Bilal, celle des dix petits kilomètres qui séparent Calais des falaises de Douvres. Simon, celle de lui-même pour réapprendre à vivre, avec ou sans Marion. C’est au bord de la piscine ou dans l’appartement de Simon que, soudain, tous les drames qui se jouent à nos portes deviennent tangibles à travers la relation complexe qui se noue entre Bilal et Simon. On retrouve dans cette relation l’écho de celle de "Tombé du ciel", le premier film de Lioret qui, il y a quinze ans, révélait déjà, mais par le conte, la situation des sans-papiers.

Rien n’a changé, que du contraire. Le ton se durcit en conséquence. Lioret montre les descentes de la police à coup de gaz lacrymogène sur les soupes populaires, ose les parallélismes dérangeants (un chiffre d’identification sur un avant-bras), s’engage face à la postérité (Sarkozy clamant à la télé: "J’assume tout ce que j’ai dit et fait."). Mais le réalisateur nuance, aussi : s’il n’aime guère les délateurs ou une législation "scélérate" (1), il livre d’un commissaire (Olivier Rabourdin, parfait) un portrait subtil et solide.

Le scope donne de l’ampleur à l’intime, magnifie une réalité crue. Les docks calaisiens deviennent un labyrinthe impressionniste, où errent les sans-papiers, et, sur les flots du Channe l, un tanker prend l’apparence d’un léviathan menaçant d’engloutir celui qui tente l’impossible.

Vincent Lindon se livre sur son métier

La bande-annonce

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