La face cachée du "Visage" de Tsai Ming-Liang

Parmi les films de la compétition cannoise, "Visage" de Tsai Ming-Liang a une facette belge. Coproduction entre Taiwan, la France, les Pays-Bas et la Belgique, "Visage" vient rappeler que Cannes est un lieu de rencontre, où naissent régulièrement de nouveaux projets. Elle révèle aussi la place qu’occupent désormais sur l’échiquier les producteurs belges. Martin Scorsese: des films d'auteurs restaurés en ligne Sophie Marceau et Monica Bellucci, duo de belles Cannes en images

Alain Lorfèvre
La face cachée du "Visage" de Tsai Ming-Liang
©JBA Production

Entretien

Parmi les films de la compétition cannoise, "Visage" de Tsai Ming-Liang a une facette belge. Coproduction entre Taiwan, la France, les Pays-Bas et la Belgique, "Visage" vient rappeler que Cannes est un lieu de rencontre, où naissent régulièrement de nouveaux projets. Elle révèle aussi la place qu’occupent désormais sur l’échiquier les producteurs belges. "Il y a deux ans, Tsai Ming-Liang était parmi les cinéastes de la Cinéfondation, à Cannes. Lorsque j’ai vu ça, je me suis inscrit tout de suite", se souvient le producteur liégeois Joseph Rouschop (Tarantula). La Cinéfondation a été créée il y a dix ans par le Festival pour soutenir la création cinématographique. Chaque année, elle présente pendant le festival des courts et des moyens métrages. Durant l’année, des réalisateurs sont accueillis en résidence pour développer leurs projets. Des réalisateurs comme Christian Mungiu ou Joachim Lafosse y sont passés.

"Tsai Ming-Liang est un cinéaste parmi d’autres dont j’aime beaucoup l’œuvre", poursuit Joseph Rouschop pour expliquer son intérêt pour le réalisateur de "La saveur de la pastèque". "J’appprécie l’originalité et le culot de son cinéma. C’est quelqu’un qui fait des images qu’on ne voit pas ailleurs. Ce sont de vraies peintures. Il a un univers singulier." Avec sa société Tarantula, Joseph Rouschop n’en est pas à son coup d’essai en matière de coproduction singulière. Il était déjà présent sur "Bataille dans le ciel" du Mexicain Carlos Reygadas (qui était en compétition à Cannes en 2005) ou "Le sel de la mer " de la Palestinienne Annemarie Jacir (présenté à Cannes, à la Semaine de la Critique, l’année dernière). "Bien sûr, je reçois comme tous les producteurs belges des tas de propositions de coproductions sur des films français. Mais je dois avouer que sur nombre de ces projets, j’ai plus de mal Comme je ne peux pas produire ou coproduire trente-six films par an, je privilégie les projets qui m’excitent. Sur un projet comme "Visage", je lis le scénario, et tout de suite, je sens qu’il y a un enjeu de cinéma, que quelque chose va se produire."

Heureuse coïncidence, lorsque Joseph Rouschop était venu voir Tsai Ming-Liang à la Cinéfondation, il découvrit que Jacques Bidou, un de ses partenaires français habituels, était également sur le projet. "Il m’avait aidé sur "Une part du ciel" de Bénédicte Liénard, j’étais venu avec lui sur "Le sel de la mer". Il m’accompagnera aussi sur le prochain film de Bénédicte. Lorsque Jacques et moi avons parlé de "Visage", c’est devenu très vite une évidence qu’il me donnerait priorité, même s’il aurait l’embarras du choix." Encore fallait-il parvenir à monter financièrement le projet - la part belge s’élevant au final à quelque dix pour cent du budget. "Par rapport à ce que j’avais fait avant, c’était presque facile. "Le sel de la mer" était un film palestinien, en arabe, sans casting... Ici, on a quand même Jean-Pierre Léaud, Fanny Ardant, Laetitia Casta et des participations de Jeanne Moreau, Nathalie Baye, Mathieu Amalric... On a amené du tax shelter belge et Eurimage, puisque c’est une coproduction tripartite européenne."

Mais l’apport belge ne s’est pas limité à l’argent. "Le plus gros apport, et c’est génial, c’est la direction artistique, s’enthousiasme le producteur. C’est énorme, parce que chez Tsai Ming-Liang, la déco est essentielle. Les deux décorateurs du film sont Patrick Deschene et Alain-Pascal Housiaux. C’est leur première grande direction artistique. Ce sont de vrais artisans, la caricature, dans le bon sens du terme, du technicien belge, humble, qui bosse et apporte des solutions. Derrière eux, toute l’équipe déco est belge. Pour l’anecdote, dans une scène qui se passe au Jardin des Tuileries, à Paris, les feuilles mortes viennent de Verviers. On les a amenées par camion " A en croire le producteur, le tournage eut d’autres moments de grâce. "Contrairement à ce qu’on imagine, Tsai crée dans le plaisir. Ce qui change parfois de la souffrance de certains européens. Quand il tourne, il est dans une espèce de transe, c’est extraordinaire. Et quand il trouve ce qu’il cherchait, il rit, il rit. Il a une banane !"

La postproduction du film s’est ensuite faite en partie en Belgique, avec le mixeur son Philippe Baudhuin. "C’est la première fois que Tsai Ming-Liang faisait sa postproduction en dehors de Taiwan. Or, il faut savoir que, là-bas, comme il travaille avec des très petits budgets, il doit partager ses techniciens postproduction avec d’autres. Son mixeur son, par exemple, mixe plusieurs films en même temps. Ici, tout d’un coup, il avait un mixeur exclusivement à sa disposition, qui l’écoutait, qui lui faisait plein de propositions Il était comme un enfant avec un nouveau jouet." C’est durant cette étape que l’annonce du film dans la compétition du Festival de Cannes tomba, le 23 avril dernier. "Nous étions en train de terminer le mixage son au Studio l’Equipe, à Bruxelles. C’était génial parce qu’au même moment, l’équipe d’Artémis Production y terminait "The Times that Remains" d’Elia Suleiman, qui a aussi été sélectionné en compétition. On a fêté ça ensemble et ça s’est terminé en bataille de bouchons de champagne entre eux. C’était un petit moment de magie du cinéma."

Il faudra attendre encore une semaine pour savoir si les deux équipes pourront réitérer ladite bataille.

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