Claire Denis : "Je déteste quand un dialogue est là pour expliquer"

Claire Denis n’est sans doute pas la plus populaire des cinéastes français. Pourtant, à Venise, elle fait partie de ces voix qui comptent dans le cinéma d’auteur mondial. C’est donc entourée de trois ou quatre journalistes internationaux qu’elle donne ses interviews en anglais.

Hubert Heyrendt

Entretien A Venise

Claire Denis n’est sans doute pas la plus populaire des cinéastes français. Pourtant, à Venise, elle fait partie de ces voix qui comptent dans le cinéma d’auteur mondial. C’est donc entourée de trois ou quatre journalistes internationaux qu’elle donne ses interviews en anglais. Chapeau vissé sur le crâne pour supporter la chaleur écrasante de l’été, Denis joue aux dilettantes sur une terrasse privée de l’hôtel Excelsior. Marco Müller, directeur de la Biennale, a en effet finalement programmé "35 Rhums" hors compétition. "J’ai fait deux films en parallèle. Il voulait l’autre également, mais il n’était pas fini " Cet autre film, c’est "White Material", tourné dans le Cameroun de son enfance avec Isabelle Huppert et Christophe Lambert.

Difficile d’imaginer contraste plus grand avec "35 Rhums", loin de tout romanesque, qui reste au contraire au niveau du détail, du sensible, du réel pour dresser le portrait de deux êtres ordinaires dans le Paris d’aujourd’hui. "Ce sont deux Français; ils ont étudié en France, ils y travaillent Mais ils pourraient vivre en Espagne ou en Angleterre. Ce film n’est pas une déclaration de la politique française actuelle. La politique est à la surface des choses. Elle est éphémère. Je voulais absolument éviter cela."

Si ce père et sa fille sont d’origine immigrée, ce qui importe pour la cinéaste, c’est, en effet, la famille qu’ils forment et la communauté des cheminots RER autour d’eux. "J’ai toujours été très intriguée par ces conducteurs de trains de banlieue, parce que je pense que conduire ces trains, seul, pendant des heures, vous donne une énorme tendance à l’introspection, au rêve éveillé. Je voulais faire ce film il y a dix ans déjà. A cause de ces rails qui défilent devant eux, ces gens font constamment face à leur raison de vivre. C’est presque un boulot philosophique." Pour décrire cette profession si particulière, Claire Denis filme un Paris peu montré au cinéma, celui des tours sans âme. "Ils vivent dans le XVIIIe, près de la Porte de la Chapelle, près des voies de la Gare de l’Est et de la Gare du Nord. En fait, je voulais travailler près de ces gares, parce que j’adore ce quartier de Paris. C’est une sorte d’entre-deux entre la ville et la banlieue. Le bâtiment que l’on a choisi ne loue des appartements qu’aux conducteurs de train. Ils vivent vraiment là."

Si le contexte est important, "35 Rhums" raconte avant tout une histoire d’amour universelle entre un père et sa fille. "Ils vivent comme un couple. Ils respectent très fort leur propre intimité, très ritualisée. Cette relation d’amour entre un père et sa fille peut être la clé du film. J’ai été très inspirée par deux ou trois choses qu’Ozu a pu faire avec ce moment de la séparation, cette relation entre une fille adulte et sa mère ou son père. Quand on est ado, on peut avoir envie de tuer son père ou sa mère, mais là, tous deux réalisent que, pour le reste de leur vie, ce moment qu’ils partagent sera sans doute le point culminant de leur vie commune."

Une relation tellement intense qu’elle rend presque impossible tout amour extérieur. Sur ce point, le passé familial de Claire Denis l’a beaucoup inspirée. "Ma mère a été élevée par mon grand-père qui était veuf; c’est la même histoire. Aujourd’hui, il a 84 ans et parfois, même si leur vie a été bonne, quand elle est seule avec moi, qu’on boit un peu, elle me dit : "Je pense vraiment que le seul homme de ma vie a été mon père." Et je comprends pourquoi. Parce qu’ils ont passé du temps très précieux ensemble. Pour lui, ça a dû être difficile d’avoir une vie sexuelle normale avec cette petite fille. Il m’a toujours dit qu’il n’aurait pas pu se remarier avant que sa fille ait eu 20 ans. Son devoir était de l’élever d’abord. J’ai écrit le scénario avec cette situation en tête. Car cela en fait aussi des esclaves l’un pour l’autre. Il y a une harmonie dans leur couple, mais c’est aussi une prison. C’est pour cela que Lionel est inquiet "

L’Afrique, où Claire Denis a grandi, est une constante de ses films, même quand elle n’est que suggérée, comme c’est le cas ici avec la présence du formidable Alex Descas. "Ça fait 20 ans que je travaille avec Alex. Pour moi, c’est un peu la figure de l’homme, comme Chishu Ryu est la figure du père dans les films d’Ozu. En écrivant le script, je me disais que ce père, c’était Alex, qu’il est ce genre de gars. Il n’est pas caricatural, il est toujours jeune et séduisant. Et pourtant, on peut sentir qu’il a un passé. J’ai donc choisi l’acteur, pas le black."

Et si "35 Rhums" est aussi passionnant, c’est surtout que Claire Denis adopte une approche très subtile sur son histoire. Son récit est avare en dialogues qui s’effacent au profit des émotions, de la poésie, de la musique des Anglais de Tindersticks. "En fait, je n’ai pas remarqué qu’il y avait si peu de dialogues. Pour moi, ce n’est simplement pas normal, pour des gens qui vivent ensemble depuis 20 ans, d’expliquer chaque chose qu’ils font. Si je reviens du boulot et que le dîner est près, je ne vais pas me mettre immédiatement à expliquer tout ce que je ressens. On a la situation, on voit ce père, et il pourrait lui dire : "Tu seras sans doute la plus belle histoire d’amour de ma vie " Mais il ne le fait pas. J’aime quand le dialogue est non naturel, extraordinaire, presque théâtral. Quand il est comme de la poésie, quand la phrase donne son rythme au film. Mais je déteste quand un dialogue est là pour expliquer quelque chose au spectateur; je trouve ça obscène en un sens. Et je ne plaisante pas. Naturellement, j’ai toujours été plus attirée par les films où l’on parle moins. Je suis plus émue quand je ressens un personnage que quand je l’écoute. Quand ils sont dans la cuisine après que son ami est mort, il dit simplement : "C’était délicieux." Je ne saurais vraiment pas quoi dire d’autre "