La banalité du quotidien transfigurée par la poésie

Retrouvant Alex Descat et Grégoire Colin, découvrant la douce Mati Diop, Claire Denis livre un film sensible, dressant le portrait d’un couple formé par un père veuf et sa fille en âge de quitter le nid. Sans esbroufe mais avec une mise en scène exigeante, tout en retenue et élégance, la cinéaste livre une petite perle d’émotion pure. Magique. 1h40.Claire Denis : "Je déteste quand un dialogue est là pour expliquer" (03/06/2009)Voir la bande-annonce du film

Hubert Heyrendt
La banalité du quotidien transfigurée par la poésie
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Pas facile d’élever seul sa fille. Encore moins quand on est Antillais et qu’on habite un immeuble sans âme du XVIIIe arrondissement de Paris. Lionel, chauffeur de RER, et Joséphine, jeune étudiante, mènent ensemble une vie simple, sans éclat. Comme un vieux couple, les soirées sont ritualisées. Lionel rentre du boulot, enfile ses pantoufles et son peignoir; sa fille lui prépare à manger et met la table. Malgré cette routine, une certaine distance entre eux, faite de respect, nul doute pourtant que ces deux-là s’aiment profondément. Mais cette vie ne durera pas éternellement. Jospéhine est un bel oiseau qui ne va pas tarder à quitter le nid

Avec "35 Rhums", Claire Denis s’attache à décrire la vie dans ce qu’elle peut avoir de plus banal, à retranscrire un moment aussi ordinaire que difficile dans la vie de chaque parent, le moment de la séparation d’avec son enfant. De ce petit rien, Claire Denis parvient néanmoins à construire un film, l’un de ses plus aboutis qui plus est, sensible, élégant et immensément respectueux vis-à-vis de ses personnages.

Depuis "Chocolat" en 1988, Claire Denis fait régulièrement entendre sa petite voix dans le cinéma d’auteur français. Parfois avec plus de résonance ("S’en fout la mort" en 1990, "Nénette et Boni" en 1996 ou "Beau travail" en 1999), parfois moins. Mais toujours avec une réelle sincérité, qui ne se départit jamais d’une exigence toute aussi réelle dans la mise en scène. Le charme qui se dégage de ce "35 Rhums" tient, en effet, entièrement dans la capacité de la cinéaste à dépasser la normalité, la banalité des situations, de les transcender en captant ces petits moments de vacillement dans l’existence de ses personnages.

Peu sont ceux qui, dans le cinéma français, filment les petites gens, les immigrés. Mais personne ne le fait comme Claire Denis, avec cette grâce, cette légèreté. Comme lorsqu’il s’agit de filmer longuement la voie qui s’ouvre sans fin devant la rame de son chauffeur de RER. Un décor monotone, répétitif, sombre, horriblement urbain, qui l’ouvre pourtant à une forme de réflexion, de méditation sur sa condition d’homme.

Brillante d’évidence, la mise en scène de Claire Denis ne cherche jamais à s’afficher, à prendre le pas sur l’histoire. Chaque petite trouvaille, chaque plan de sa directrice photo Agnès Godard, chaque morceau des Anglais de Tindersticks - avec lesquels la réalisatrice retravaille pour la troisième fois- est pensé pour enrichir le récit, pour donner de la profondeur aux relations entre des personnages bouleversants de naturel et de vérité. L’alchimie entre simplicité et complexité est saisissante.

Si la maîtrise formelle de Claire Denis y est pour beaucoup, elle se révèle une fois de plus une formidable directrice d’acteurs. Une fois encore, elle fairt confiance au formidable Alex Descas - trop rare au cinéma - pour interpréter ce père un peu perdu. Tandis qu’elle confie à la douce Mati Diop le rôle de sa fille, troublée par un mystérieux voisin avec qui elle a grandi, campé par un autre habitué du cinéma de Denis, Grégoire Colin. Tous trois et la galerie de seconds rôles qui les entourent, tous parfaitement écrits, permettent à ce drame du quotidien de tendre à l’émotion pure. Car "35 Rhums" est un petit bijou de retenue et d’élégance. Ou comment, du pas grand-chose, de l’anodin, de l’anti-extraordinaire, la cinéaste parvient à toucher à l’universel. Comment, de la laideur ordinaire, elle réussit à faire naître la beauté et souvent la poésie.


Réalisateur : Claire Denis Scénaristes : Claire Denis & Jean-Pol Fargeau Photographie : Agnès Godard Musique : Tindersticks Montage : Guy Lecorne Acteurs : Alex Descas, Mati Diop, Grégoire Colin, Ingrid Caven 1 h 40.