Au nom du père et de son fils

1955, Laurent intègre une nouvelle école. Il y rencontre Vapeur, le prof de littérature et croit reconnaître en lui son père disparu à la guerre. Yves Hanchar livre un film à la facture classique qui n’invente rien mais le fait bien.

Justine Gustin (St.)
Au nom du père et de son fils
©Victory

Il y a beaucoup d’agitation à Flagey en cette veille d’ouverture du festival. Cela ne semble pas perturber Yves Hanchar. Attentif, il parle de son nouveau film avec une joie simple. "Sans Rancune !" est son troisième long métrage. En 1993, il s’est fait connaître avec "La Partie d’Échecs", dans lequel Catherine Deneuve, Pierre Richard et Denis Lavant tenaient les rôles principaux. À la même période, Yves Hanchar enseigne le montage à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et l’art dramatique à Parallax (Bruxelles). Il revient sur les grands écrans en 1999, avec "En Vacances", filmé entre l’Italie et l’Irlande. Pour "Sans Rancune !", Il tourne en Belgique, sa terre natale.

Qu'éprouvez-vous en revenant à Flagey, alors qu'une partie du film a été tournée ici ?

C’est un concours de circonstances assez incroyable ! On a tourné une journée ici. Je me souviens avoir été dans mes petits souliers parce qu’on devait tourner toutes les scènes en un seul jour, alors qu’il y en avait quand même pas mal Ca fait plaisir de revenir à Flagey plus cool.

Quelle a été la genèse de "Sans Rancune !" ?

Le déclencheur c’est une nouvelle que j’ai écrite, "Vapeur". Une fiction reposant sur des faits réels comme la disparition à la guerre de mon grand-père, aviateur. Et l’histoire de mon père, qui avait été placé dans un orphelinat après la guerre, dans une institution qui ressemble beaucoup à celle du film, et puis mes souvenirs personnels d’école. C’est sur base de ces quelques éléments que s’est échafaudée la fiction.

Ce fond de vécu était-il déjà présent dans vos précédents films ?

Oui. J’aime bien trouver une espèce de justesse à l’intérieur des choses, me reposer sur des éléments qui me sont accessibles.

Comment avez-vous construit le personnage de Laurent Matagne, héros de "Sans Rancune !" ?

J’ai pensé à moi et à mes aspirations quand j’étais adolescent. Je voulais faire du cinéma. Laurent a lui aussi une volonté artistique : l’écriture. Il m’a semblé intéressant de lier cette recherche avec la quête du père. Parce que j’ai l’impression que si le père a un rôle quelconque dans l’existence d’un enfant, c’est peut-être le fait de l’aider à se construire, à le faire évoluer dans la vie. Le fait que Laurent ne sache pas si la personne qu’il a en face de lui est son père le contrarie dans sa quête de vocation.

Un personnage au sortir de l'adolescence, encore dans la retenue...

L’adolescence me touche toujours beaucoup. Pour moi, c’est la période la plus passionnante de la vie. Et c’est aussi la période où on est le plus fragile.

Face à cet adolescent se trouve un professeur, Vapeur. Vous êtes vous inspiré de votre expérience de professeur pour ce rôle ?

Oui, sûrement. Ca m’a aidé à décrire certaines situations. Il y a quelque chose d’un peu théâtral dans le fait d’être professeur. On est un peu en représentation. Il faut parvenir à intéresser. Mieux, à fasciner. Ce qui n'est pas évident. Vapeur est un expert de la représentation. Plus qu’un prof, c’est un acteur.

Vapeur joue avec son identité. D'où vous est venue cette idée ?

Pendant toutes les guerres, il y a trois types de gens : les survivants, les morts et les disparus. Cette troisième catégorie m’a toujours fasciné. À l’époque, beaucoup de gens ont profité des événements pour changer de vie et devenir quelqu’un d’autre.

Pourquoi avoir choisi Thierry Lhermitte pour le rôle de Vapeur ?

Pour son enthousiasme pour le scénario. Et pour son professionnalisme. J’avais peu d’argent pour faire le film. Il me fallait donc quelqu’un qui le servirait pleinement.

Et Milan Mauger ?

Je n’avais pas envie de faire un film à l’eau de rose où tous les mecs sont beaux et peut-être un peu lisses. Milan a une forte présence, une intériorité, élément primordial, puisqu’il doit pouvoir suggérer qu’il est un écrivain en devenir.

Était-ce important pour vous que le film soit clairement situé en Belgique ?

C’est vrai que l’on aurait pu tourner le film ailleurs. Mais c’était important pour moi parce que j’avais effectué mes recherches pour préparer le film en Belgique. D’autre part, ça m’a amusé que le film se situe clairement en Belgique, alors qu’à l’époque du tournage, c’était le plein moment de crise de l’unité du pays. Filmer le drapeau belge était plutôt comique

Vous considérez-vous comme un cinéaste belge ?

Ce qui m’impressionne, c’est surtout la bonne entente qui règne entre les réalisateurs belges, chose que l’on ne retrouve pas forcément en France. Il me semble qu’il y a beaucoup de respect entre nous. Et rien que pour cela, on a envie de faire partie de cette communauté. Il m’est de plus arrivé d’être juré dans des festivals à l’étranger avec d’autres cinéastes belges, et j’ai remarqué une connivence de regard sur les films. Une communauté de points de vue. Pour moi, il y a comme une identité du cinéma belge.