De la jalousie à la schizophrénie

Etrange, mystérieux, l’univers de Patrick-Mario Bernard et Pierre Trividic offre à Dominique Blanc un bel écrin pour exercer son talent. Elle campe une femme dont la jalousie devient pathologique, au point de la faire glisser dans la folie et la schizophrénie. Une œuvre exigeante qui pense le cinéma comme un médium pour faire ressentir le monde aux spectateurs. Fascinant ! 1h37.

H. H.
De la jalousie à la schizophrénie
©D.R.

Depuis leur premier film en 2003, l’ovni "Dancing", le duo Pierre Trividic/Patrick-Mario Bernard s’est un peu assagi, légèrement normalisé. De quoi rendre "L’autre" plus accessible... Les deux Français n’en restent pas moins fidèles à leur goût pour la recherche formelle. Car ils n’envisagent pas le cinéma seulement comme une façon de raconter une histoire, mais aussi de transmettre un ressenti du réel, un réel complexe et fascinant.

L’histoire est, en effet, basique : la petite cinquantaine, Anne-Marie, assistante sociale, se sépare à l’amiable de son compagnon. Mais quand, par hasard, elle le voit avec une autre femme, elle perd petit à petit pied, sa vie bascule dans un monde menaçant. Elle quitte progressivement la réalité pour sombrer doucement, presque langoureusement, dans la schizophrénie. Bientôt, c’est une autre femme qu’elle voit dans le miroir, tandis que les bruits mystérieux qu’elle entend dans sa maison finissent par la convaincre qu’elle devient folle.

Pas besoin d’en dire plus. Trividic et Bernard concentrent toute leur attention sur le non-dit, les forces obscures qui rongent leur héroïne. Pour filmer cet invisible, le duo fait appel au fantastique - même si on en est loin cependant -, en réutilisant certains codes, jusqu’au doppelganger, le temps d’une scène dans un RER tout à fait frappante.

Frapper l’esprit, provoquer une réaction émotionnelle, animale presque, chez le spectateur, tel est l’objectif de "L’autre", objet cinématographique difficilement classable, déroutant, écrit sur mesure pour Dominique Blanc, à nouveau formidable et logiquement récompensée d’un prix d’interprétation à Venise. L’actrice livre, en effet, une performance engagée, impliquée corps et âme dans un film auquel elle tient beaucoup. En même temps que son personnage se laisse absorber par son double, par cet "autre", au fur et à mesure que sa vie et le monde autour d’elle se délitent, la comédienne se laisse aspirer par l’univers de Bernard et Trividic, quitte à perdre toute maîtrise. Notamment dans une scène devant le miroir hallucinée et hallucinante. Une scène où se lit toute la faiblesse humaine face à des pulsions primaires comme la jalousie.


Scénario et réalisation : Patrick-Mario Bernard et Pierre Trividic (d’après "L’occupation" d’Annie Ernaux) / Photographie : Pierric Gantelmi d’Ille / Musique : Rep Muzak / Montage : Yann Dedet / Acteurs : Dominique Blanc, Peter Bonke, Cyril Guei, Anne Benoît... / 1h37.