"L’autre" ou la possibilité d’une histoire

Pierre Trividic et Patrick-Mario Bernard constituent certainement l’un des couples les plus surprenants du cinéma français. Tous deux découverts en 2001 avec un court métrage choc, "Ceci est une pipe" (long plan-séquence d’une fellation), ils livraient en 2003 un premier long underground, "Dancing", où ils se mettaient en scène en couple homosexuel dans une maison bretonne.

Hubert Heyrendt

Pierre Trividic (scénariste de "Ceux qui m’aiment prendront le train" pour Patrice Chéreau ou de "Lady Chatterley" pour Pascale Ferran) et Patrick-Mario Bernard constituent certainement l’un des couples les plus surprenants du cinéma français. Tous deux découverts en 2001 avec un court métrage choc, "Ceci est une pipe" (long plan-séquence d’une fellation), ils livraient en 2003 un premier long underground, "Dancing", où ils se mettaient en scène en couple homosexuel dans une maison bretonne. L’univers mis en place, mystérieux, aux tonalités multiples (du fantastique au burlesque), était totalement singulier, et finalement pas si éloigné de celui de "L’autre". "La forme, c’est le sujet lui-même. Le sujet ayant changé, la forme a changé, mais il ne nous semble pas avoir modifié nos postures", estime Trividic, complété par Bernard : "Notre approche du monde, la façon dont on veut le représenter reste, indépendamment des sujets, sur une idée de représentation du réel la plus concrète possible, la plus précise possible." Pour être la plus complète, cette description doit intégrer jusqu’à l’invisible. C’est la clé du cinéma complexe, organique, mystérieux, du tandem. "Ce qui nous intéresse, ce sont les franges, les espaces laissés vacants entre les espaces codifiés, répertoriés. Car ces interstices entre des espaces définis, qui n’ont pas encore été nommés, nous conduisent vers des possibilités fictionnelles non encore répertoriées."

En effet, la façon de voir le monde de Trividic et Bernard s’inspire de la science. "On a un intérêt spécifique pour la physique quantique , explique Patrick-Mario Bernard, car elle est tellement complexe à expliquer qu’il faut avoir recours à la métaphore pour qu’elle redevienne intelligible. C’est une dimension qui nous intéresse beaucoup. Si l’on pense au chat mort-vivant de Schrödinger, ça raconte une histoire déjà, alors qu’il s’agit d’une expérience de physique quantique extrêmement complexe, qui est d’une certaine manière résumée en une phrase très mystérieuse, qui pourrait être, par exemple, le début d’un conte d’Edgar Alan Poe ou d’une nouvelle de Lovecraft."

Trividic et Bernard ont d’ailleurs consacré une très belle biographie à ce maître du fantastique pour "Un siècle d’écrivains". La magnifique séquence d’ouverture de "L’autre" pourrait d’ailleurs sortir de sa plume. La caméra filme le monde vu d’en haut, vivant, grouillant, où les voitures ressemblent à des insectes. Pourtant, Pierre Trividic refuse de voir là le regard d’un entomologiste. "Il y a cette idée, qui est une des bases de la science d’aujourd’hui, que le même objet peut être tour à tour un corps et une onde. Evidemment, c’est la métaphore qui m’intéresse, parce que je ne suis pas sûr de très bien savoir ce dont il s’agit dans les faits. Mais, à titre personnel, je veux bien croire que je suis de temps en temps une onde, que je suis seulement ma gaieté, seulement ma tristesse et que mon corps ne compte plus à ce moment-là. Je crois que je peux remplir une pièce tout entière, même très grande, avec ma tristesse. Je veux bien, dans ce cas-là, me représenter sous la forme d’une onde plus que d’un corps. Le début du film est peut-être un essai d’approcher le monde, la réalité, sous cet angle-là, comme un échange, un ballet de particules, une valse brownienne." Patrick-Mario Bernard poursuit : "Cela commence de manière abstraite, on comprend progressivement qu’il s’agit de voitures. C’est comme si nous traversions un nuage de possibilités fictionnelles. Il ne s’agit pas d’être en surplomb, mais de traverser des nuées et d’entrapercevoir d’autres possibilités de récits. Lorsque la caméra s’attarde quelques secondes sur un SDF qui regarde des chaussures ou sur une femme qui fait l’appoint dans une boulangerie, ces espèces de microportraits très fugitifs sont une façon de montrer qu’ils sont tous des candidats possibles à une histoire. Le personnage principal n’est pas donné en tant que tel; Anne-Marie fait partie de ce flux, comme cet ouvrier ou cette femme aux ongles hypersoignés."

Si le film s’ouvre de façon physique, il se clôt avec une voix off quasi métaphysique, celle d’une femme, rongée par la jalousie et la solitude, qui décide de prendre sur elle toute la misère du monde. "Cela ressemble peut-être à une vie de sainte. Soit une femme dans le monde qui, dans ses aventures, dépasse un certain seuil qui lui fait voir tout différemment. Ce qui était un poison devient un bienfait. Les mêmes échanges d’énergie néfastes deviennent à la fin, inexplicablement, la source d’une grande félicité. Il y a un martyr léger "