Les enfants de Dieu

Comme des cartes postales. Anciennes. Noir et blanc superbe. Les vues d’un gros bourg de la campagne allemande, début du XXe siècle. Paisible. Jusqu’au moment où le film commence par l’accident du médecin.

Les enfants de Dieu
©D.R.
Fernand Denis

Comme des cartes postales. Anciennes. Noir et blanc superbe. Les vues d’un gros bourg de la campagne allemande, début du XXe siècle. Paisible. Jusqu’au moment où le film commence par l’accident du médecin. Qui a bien pu tendre un fin câble pour provoquer cette lourde chute ? C’est le premier d’une série d’événements qui vont pourrir la vie du village, nous apprend en voix off l’instituteur. Michael Haneke, lui, filme le village comme une île au milieu des champs. Le baron gère son domaine en bon père de famille, fort de son autorité terrestre, alors que le pasteur incarne l’autorité spirituelle. La population est bien gardée.

Une résistance s’organiserait-elle ?

Dans un geste de rage, le fils d’un métayer saccage les choux du baron, désignant ainsi le grand propriétaire comme le responsable de la mort de sa mère par négligence. Pourtant, les idées socialistes ne sont pas encore arrivées jusque-là. Mais qui donc alors ? Haneke nous immerge alors au plus profond d’un système, d’une mentalité. En cernant plusieurs familles. Celles du baron, de son régisseur, du pasteur qui prodigue son éducation d’une main de fer serrant une cravache, ou encore du médecin, revenu de l’hôpital, et dont le dévouement à ses patients n’a d’égal que sa brutalité mentale à l’égard de ses proches.

Dans ce cadre, Haneke observe patiemment les comportements, des enfants surtout, soumis à une véritable terreur morale. On y voit ainsi un garçon marcher sur une balustrade. "Pour donner à Dieu l’occasion de me faire mourir", explique-t-il à l’instititeur se précipitant pour lui éviter de se rompre le cou.

Outre la capacité du noir et blanc de recréer une époque qu’on connaît comme cela grâce à la photographie, son contraste illustre aussi idéalement le propos. D’une part, le blanc, ce ruban blanc est l’exigence de pureté et d’obéissance imposée par les parents. Et, d’autre part, le noir est la couleur du secret, de la nuit, où toutes les turpitudes sont possibles. Le blanc est ce que l’on montre et le noir ce que l’on cache. Au cinéma, on appelle cela le champ et le hors champ, dont Haneke est un maître.

Un hors champ qui pourrait être ici : que se passe-t-il dans la tête de ces enfants dont on veut laver le cerveau plus blanc que blanc ? Eh bien, ils ont remarqué quelques taches noires chez les adultes, et ils ont à cœur de les effacer dans un souci de respect strict des commandements, de purification de la société.

Haneke ne s’en cache pas, la peinture de ce village allemand, en 1913, représente pour lui les racines du nazisme. Ces enfants soumis à un père tout-puissant, au Dieu tout-puissant d’un protestantisme autoritaire, ce sont ceux qui installeront, 20 ans plus tard, Hitler au pouvoir, soutiendront un chef suprême dans sa croisade de purification de la société, de la race aryenne, en éliminant les juifs, les homosexuels, les handicapés

Cette Palme d’or récompense à la fois une œuvre majeure du 7e art et un grand film, où l’on retrouve les caractéristiques du cinéma de Haneke : souci du hors champ, impact des événements vécus durant l’enfance, questions dont il appartient aux spectateurs de fournir des réponses. Du pur Haneke et pourtant un film différent.

Visuellement superbe tout d’abord. Haneke et son formidable directeur photo Christian Berger offrent, à chaque saison, des paysages d’une beauté à couper le souffle et des visages d’une expressivité intense. Son choix de filmer essentiellement en plan fixe appuie à la fois la beauté plastique et le propos, ceux d’une société au cadre rigide.

Ensuite, il fait preuve d’audace en développant un récit qui compte un très grand nombre de personnages, particulièrement des enfants, tous choisis et dirigés avec un doigté exceptionnel.

Puis, on connaît son obsession d’installer une distance entre l’œuvre et le spectateur, quitte à manipuler violemment ce dernier afin de le rappeler à l’ordre, de réveiller son esprit critique. Si elle est présente, la distance est ici plus douce sous la forme d’un narrateur.

Enfin, l’objectif de Haneke consiste à chaque fois de créer le malaise, et "Le Ruban blanc" n’y échappe pas. Mais là où il se servait souvent la violence physique, même si elle était maintenue dans le hors champ comme dans "Funny Games", il met ici en avant la brutalité mentale terrifiante, exercée sur les enfants, notamment, par les différentes autorités. Elle exsude de chaque contact du pasteur avec sa progéniture, mais atteint des sommets lorsque le médecin "répudie" sa gouvernante, une scène d’anthologie.

Mais si "Le Ruban blanc" fait parfois penser à du Bergman (noir et blanc, protestant), c’est bien du Haneke, mais plus accessible grâce à sa forme de thriller et à sa dimension quasi romanesque. Ces 2h30 sont à ce point palpitantes qu’on ne les voit pas passer.


Réalisation, scénario : Michael Haneke. Image : Christian Berger. Décors : Christoph Kanter. Costumes : Moidele Bickel. Avec Christian Friedel, Leonie Benesch, Ulrich Tukur, Ursina Lardi 2h25.

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