Passeurs d’humanité

Pas facile, voire impossible, d’adapter “The Road”, l’un des chocs littéraires de ces 10 dernières années. Même en restant le plus fidèle possible au style de Cormac McCarthy, John Hillcoat ne peut rendre son film aussi percutant que le livre, le simple fait de mettre en images le récit lui ôtant de son universalité. L’Australien livre néanmoins une adaptation solide, plongeant Viggo Mortensen dans un univers post-apocalyptique aux côtés de son fils, à qui il tente de transmettre la flamme de l’humanité. Humain, prodonfément humain... 1 h 51.

Passeurs d’humanité
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H. H.

"La route", de Cormac McCarthy, est sans aucun doute l’un des romans les plus marquants de ces dix dernières années. Un récit aussi bref que fort, mettant en scène l’errance d’un homme et de son fils sur les routes américaines après une apocalypse que l’on imagine nucléaire. Pour autant, il n’est jamais question pour l’auteur de verser dans le fantastique ou la science-fiction. Au contraire, McCarthy tente juste de définir ce qui fait de l’homme un homme quand toute trace de civilisation a disparu. Une quête d’humanité bouleversante, âpre, à l’image des paysages calcinés, réduits en cendres, que parcourent les deux protagonistes.

En mettant des images sur les mots ciselés par Cormac McCarthy, on casse forcément le fantasme du lecteur, on donne une réalité tangible à ce qui ne peut pas réellement en avoir, à un cauchemar indicible. Ce que l’on ne retrouve sans doute pas assez dans cette adaptation signée John Hillcoat (découvert avec le brillant "The Proposition" en 2005), c’est, en effet, cette aridité du phrasé, qui se mettait au diapason de l’univers dévasté qu’elle décrit. Ainsi, le roman tendait à l’abstraction, ne donnant pas de noms à ses personnages, réduits à deux entités universelles : l’Homme et l’Enfant. Le récit avançait par chapitres très courts et dialogues répétitifs entre le père et le fils, selon un rythme lancinant qui laissait dans l’oreille une litanie, une plainte sourde d’un enfant qui, sous la férule de son père, tente de grandir comme un petit d’homme et non comme ces bêtes sauvages qui rôdent sur la route à la recherche de viande humaine.

Après les frères Coen avec "No Country for Old Men", voici donc une autre adaptation de Cormac McCarthy (déjà transposé à l’écran par Billy Bob Thornton en 2000 avec "All the Pretty Horses"). S’il est impossible à Hillcoat de rendre intacte à l’écran la force du roman, le cinaste australien livre néanmoins une adaptation très fidèle. A la lecture, on imagine évidemment un monde détruit en noir et blanc. Hillcoat ne va pas jusque-là, mais il opte pour des superbes teintes grisâtres, lunaires pour faire évoluer un Viggo Mortensen d’une rare retenue. L’acteur campe avec intensité un père courage condamné à errer à la recherche de la moindre trace de nourriture, continuant surtout contre vents et marées à transmettre à son fils la flamme de l’humanité. Fidèle au récit de McCarthy, Hillcoat tente également de rendre compte de la sécheresse de l’écriture, en construisant son film comme le roman, par petites scènes elliptiques entrecoupées de flash-backs.

Au final, le cinéaste australien livre donc une transposition assez juste de l’univers de McCarthy, mais qui ne parvient pas malheureusement à restituer le choc ressenti par tout lecteur de "La route". La faute sans doute à quelques concessions au 7e Art. Comme ce choix de vouloir incarner à tout prix la voix off, confiée ici au père, là où le romancier optait pour un narrateur extérieur nous décrivant les actions basiques de survie de l’Homme et de l’Enfant. En se privant de cette abstraction, qui permettait au roman de se doter d’une dimension universelle, métaphysique, Hillcoat dénature quelque peu l’œuvre de McCarthy, cherchant à tout prix à placer le spectateur dans la peau de ces deux passeurs d’humanité. Reste néanmoins un film fort et une réflexion brillante sur ce qui fait de chacun de nous un homme.

Réalisation : John Hillcoat. Scénario : Joe Penhall (d’après Cormac McCarthy). Musique : Nick Cave. Avec Viggo Mortensen, Kodi Smit-McPhee, Robert Duvall, Guy Pearce, Molly Parker, Charlize Theron 1 h 51.