Le cinéma français est grand, Audiard est son prophète

Où s’arrêtera-t-il ? Depuis ce samedi matin de mai 2009 où le film mystère de Jacques Audiard fut projeté, laissant les critiques de l’auditorium Lumière sur leur derrière au terme de 2h29 impressionnantes; le chemin du “Prophète” est pavé de trophées. Les Césars 2010 Photos: Cérémonie des César 2010

ANALYSE FERNAND DENIS
Le cinéma français est grand, Audiard est son prophète
©AP

Où s’arrêtera-t-il ? Depuis ce samedi matin de mai 2009 où le film mystère de Jacques Audiard fut projeté, laissant les critiques de l’auditorium Lumière sur leur derrière au terme de 2h29 impressionnantes; le chemin du “Prophète” est pavé de trophées. Le grand prix du jury (la médaille d’argent) du festival de Cannes, le Bafta (césar anglais) par-là, prix du cinéma européen par-ci, le prix des auditeurs du “Masque et la plume”, les prix de la critique française et américaine. Et maintenant neuf césars. En attendant de conclure avec l’oscar du film étranger dans la nuit de dimanche prochain ?

“Un prophète”, c’est l’histoire d’un garçon de 19 ans, Malik, condamné à six ans de prison. Celle-ci va devenir une master class du crime pour ce jeune homme avide d’apprendre. Pourquoi “Un prophète”? Parce que la prison va lui donner une identité arabe alors qu’il n’en avait pas en entrant. Parce qu’il annonce une nouvelle génération de criminels, avec une conscience mais sans morale. Parce que dans son subtil volet fantastique, Malik semble pouvoir saisir par flashes des fragments d’une autre réalité.

Succès critique, succès public, succès international; “Un prophète” est un grand film qui se devait de marquer l’année par une volée de césars. Il a frôlé le record maison avec une compression de moins que les champions de l’institution, “Le dernier métro” et “Cyrano de Bergerac” (10).

Le problème du raz-de-marée, c’est qu’il a tendance à tuer le suspense. Dès que pointe le sentiment qu’un film va tout rafler, l’ouverture de l’enveloppe perd tout son piment. De plus, on remercie toujours les mêmes, sans oublier sa maman. On notera toutefois, l’intervention de Niels Arestrup qui remercia les figurants. En 35 ans de césars, on ne se souvient pas d’avoir entendu cela. Le même Arestrup, ajouta qu’un acteur est tributaire de l’impact de son rôle. Un exemple de lucidité qui a échappé à une bonne partie des 5 000 votants. Car si le triomphe de “Un prophète” ne souffre aucune contestation, l’heure est venue d’adapter le règlement au bon sens pour éviter certaines absurdités.

Ainsi Tahar Rahim, le “Prophète”, a reçu le prix du meilleur espoir masculin. Il est la révélation de l’année, c’est incontestable. De là à offrir le césar du meilleur acteur à un garçon qui compte un seul long métrage dans sa filmo, c’est ridicule. Attendons de le voir en inspecteur dans un RTT 2 ou dans un prochain Yann Moix, pour voir comment il se débrouille dans une daube. Il en va de même pour le meilleur espoir féminin attribué à Mélanie Thierry, l’Esmeralda qui faisait fantasmer Patrick Timsit dans “Quasimodo d’el Paris” en 1999. La date de péremption “espoir” n’était-elle pas largement dépassée alors qu’il y avait le choix entre Pauline Etienne, Soko et Christa Theret – d’authentiques promesses apparues en 2009 ?

Le problème du film “razzia”, c’est qu’il écrase ses concurrents. “Welcome”, dix nominations, a disparu, coulé entièrement et “A l’origine” a été privé de sa deuxième chance. En effet, à Cannes comme en salles, le long métrage de Xavier Giannoli est passé un peu trop inaperçu. C’est pourtant un grand film qui, lui aussi, renouvelle son genre. A partir d’un fait divers authentique, Giannoli a su transcender le film social en l’emmenant aux antipodes de Loach et des Dardenne, en lui injectant un souffle lyrique totalement inattendu. François Cluzet y prouve qu’il est bien le meilleur acteur français du moment, ce qui lui donnait droit à un deuxième césar. “A l’origine” a transformé une seule de ses 11 nominations, celle de la meilleure actrice dans un second rôle pour Emmanuelle Devos. Elle avait déjà été sacrée meilleure actrice pour sa performance dans “Sur mes lèvres” de… Jacques Audiard. Décidément, il est partout.

Le seul suspense était celui de la meilleure actrice, car il n’y avait pas de femme dans la prison du “Prophète”. Alors Sandrine Kiberlain, Kristin Scott Thomas, Dominique Blanc ou enfin Audrey Tautou épatante en “Coco avant Chanel” ? Eh bien non, Isabelle Adjani. Mais Adèle H, l’inoubliable héroïne de “L’été meurtrier”, n’est plus que le botox d’elle-même depuis des lustres. Quand elle fut appelée pour aller chercher son prix, ce n’est pas la meilleure comédienne de France, mais le pire cabot de la profession qu’on a vu se lever. On aurait cru Norma Desmond dans “Sunset Boulevard”, tout était faux, même les larmes. Ceux qui avaient voté pour elle l’ont d’ailleurs payé cash avec un interminable discours pensum. Avec Depardieu à côté d’elle, on se demandait si Be.tv n’avait pas malicieusement zappé sur la cérémonie de remise des gérards du cinéma français.

Franchement, les animateurs, Valérie Lemercier et Gad Elmaleh ne furent pas gâtés : pas de suspense par la force du “Prophète”, des lauréats embarqués dans des logorrhées aussi interminables que dépourvues d’émotion. Le seul qui faisait plaisir à voir, c’était Tahar Rahim, sincèrement sonné par ses deux prix et irradiant de joie. Il fallait bien Valérie Lemercier et Gad Elmaleh pour faire passer tout cela mais leur duo n’a pas fonctionné comme on pouvait s’y attendre. Naïvement, on imaginait que ce serait deux fois mieux, ce fut moitié moins bien que l’une ou l’autre en solo, mais de toute façon bien mieux qu’au temps où la cérémonie était présentée par Frédéric Mitterrand, désormais installé dans le fauteuil du ministre. Quant aux Belges, ils sont revenus bredouilles. Poelvoorde comme Pauline Etienne, Beaucarne comme Aubier et Patar. Mais comme on dit à Vancouver, l’important c’est de participer.

© La Libre Belgique 2010


En phase avec l’actualité, le DVD de “Un prophète” vient de sortir. Distribution Home Screen.