"Oncle Boonmee", la palme dévaluée

S’il existe des paris sur la Palme d’or, celui qui a misé sur "Oncle Boonmee" aura empoché le gros lot. Le titre ne figurait ni parmi les favoris, ni parmi les outsiders, pas même parmi la petite coterie autour du cinéaste thaïlandais. Le palmarès du 63e Festival de Cannes Le film belge "Illégal" décroche le prix de la SACDNotre dossier Cannes 2010Nos vidéos de CannesToutes les photos du Festival

"Oncle Boonmee", la palme dévaluée
Fernand Denis

Analyse Envoyé spécial à Cannes

S’il existe des paris sur la Palme d’or, celui qui a misé sur "Oncle Boonmee" aura empoché le gros lot. Le titre ne figurait ni parmi les favoris, ni parmi les outsiders, pas même parmi la petite coterie autour du cinéaste thaïlandais. Car Apichatpong Weerasethakul n’est pas un inconnu à Cannes, c’est le troisième de ses films projetés au festival. Au grand soulagement général, il était moins soporifique que les précédents, "Tropical Malady" et "Blissfully Yours". On n’a d’ailleurs pas envie de s’acharner contre cet ouvrage qui relève autant d’un long métrage que d’une curiosité exotique. C’est, en quelque sorte, une sorte de douce initiation à la culture thaï qui voit dans la jungle un espace de la réincarnation, un monde parallèle où les frontières sont plus floues entre les vivants et les morts, les hommes et les animaux. Le problème, c’est qu’à la différence d’un Satyajit Ray pour l’Inde, d’un Yasujiro Ozu pour le Japon, Apichatpong Weerasethakul ne réussit pas vraiment à nous ouvrir la porte de cet univers. On reste sur la touche, en regardant d’un œil - celui qui reste éveillé - cet "Oncle Boonmee" évoluer entre le rêve et la réalité, la vie et la mort, la civilisation et la jungle.

Ceci dit, on voit bien ce qui a pu plaire à Tim Burton. On peut même regarder ce film comme une version de ses "Noces funèbres" à la sauce thaïlandaise, pleine de fantômes paisibles, de créatures étranges dont ce poisson-chat faisant l’amour à une princesse.

Il existe une place pour ce genre d’ovni dans le palmarès cannois, c’est le Grand prix du jury, qui récompense un film audacieux, pointu, radical. Aucun de ces qualificatifs ne correspond d’ailleurs vraiment à "Oncle Boonmee", qui relève plutôt de l’expérimental dans le sens zarbi, disons poético-fantastique.

Le drame, c’est que Tim Burton n’a pas tenu compte de la subtile architecture du palmarès cannois. Le cahier de charge de la Palme d’or est celui d’un film qui a simultanément enthousiasmé les participants, fait preuve de qualités de fond et de forme exceptionnelles et qui peut être vu par un large public. "Des hommes et des dieux" remplissait exactement ces conditions. Ce fut le film le plus ovationné du festival, à la fois pour sa puissance dramatique mais aussi pour ce tour de force de passionner croyants et non-croyants autour de la vie quotidienne de huit moines. Xavier Beauvois a réalisé un film intemporel sur le rapport des hommes avec le sacré, et simultanément un film d’aujourd’hui, une réponse très concrète au terrorisme, au fondamentalisme religieux, une passerelle fraternelle entre chrétiens et musulmans.

Cette inversion des prix est profondément dommageable au 7e art car en portant "Oncle Boonmee" au pinacle, on trompe les gens, on dévalorise la Palme d’or, on envoie au public un signal catastrophique, celui que le cinéma d’auteur est un cinéma pointu, réservé à des spécialistes, une prétendue élite, un petit cercle d’initiés, une secte de cinéfondamentalistes. En cela, le jury a commis la lourde erreur de confondre ce qu’on appelle dans le métier un film de festival et un film d’auteur.

Même si le cru 2010 fut globalement décevant, on a vu de beaux films d’auteur et certains ont trouvé place au palmarès. C’est le cas de "Poetry" du Coréen Lee Chang-dong, prix du scénario. De "Tournée" de Mathieu Amalric, prix de la mise en scène. De "Biutiful" du Mexicain Alejandro González Iñárritu, récompensé par l’intermédiaire du prix d’interprétation décerné à Javier Bardem. De "Copie Conforme" de l’Iranien Abbas Kiarostami, qui a valu à Juliette Binoche un prix d’interprétation qui semblait promis à Lesley Manville. "Another Year" de Mike Leigh a emballé l’ensemble des festivaliers, sauf les membres du jury. Un peu le contraire ce qui s’est passé pour Mahamat-Saleh Haroun, désormais un héros au Tchad après avoir reçu le prix du jury pour "Un homme qui crie".

Présenté à la Quinzaine des réalisateurs "Illegal", le film du Belge Olivier Masset-Depasse, ne participait pas à la compétition, mais cela ne l’a pas empêché de remporter un prix, celui de la SACD.

Mais la vraie bonne nouvelle vient de Téhéran. La pression cannoise aura en effet finalement eu raison du pouvoir iranien. Le procureur général de Téhéran a ainsi annoncé hier soir la libération sous caution, après presque deux mois de prison, du cinéaste Jafar Panahi, le grand absent de Cannes, où il aurait dû être présent comme membre du Jury.