Des Américaines à Paris

Amalric emmène les Américaines du New Burlesque en tournée en France. Il les aime ces strip-teaseuses qui ont fait de leur corps un moyen de multiples expressions, parfois même politique. Il y a tout pour faire un film glauque, voyeur, pathétique ; au contraire, on a droit à une “comédie” d’une surprenante fraîcheur, un petit film chaleureux sur des chemins de traverse. Prix de la mise en scène à Cannes. Amalric, côté coulisses

Fernand Denis
Des Américaines à Paris
©D.R.

On n’est pas dans les bureaux de Fellini en plein casting ! Mais, dans cette loge des artistes du "New burlesque", on s’y croirait. Des femmes bien rondes se préparent pour leur strip-tease artistique voire décalé. Elles sont cinq à se relayer tout au long d’une vingtaine de numéros qui ne sont pas proposés dans les rues chaudes ou les boîtes de nuit mais bien dans des théâtres, genre 140, dira-t-on.

Dans la coulisse, Joachim ne perd rien de leur performance; il encourage l’une, félicite l’autre. De retour à l’hôtel, il se décarcasse pour leur trouver un petit quelque chose à manger alors que la cuisine de l’hôtel est fermée depuis longtemps. Il veille à les mettre au lit. Et à les en sortir pour qu’elles ne ratent pas le train, qui les conduit dans une autre ville, une autre salle. En tournée.

Il est tout à la fois producteur, directeur artistique, manager, supporter, un seigneur veillant sur ses étranges princesses. Et c’est au champagne que Joachim gomme tout ce qui peut sembler glauque dans l’entreprise, faisant miroiter Paris au bout du chemin qui va d’un port de France à l’autre. Mais, il est un peu loser aussi, car à Paris, il y a un blème

Ceux qui ont vu "Le stade de Wimbledon" savent que Mathieu Amalric réalise des films comme personne. Et "Tournée" ne fait pas exception : insaisissable, imprévisible. Quelle direction va-t-on prendre à la scène suivante ? On ne sait pas, mais on se doute, que de toute façon, on n’arrivera pas à destination. Après tout, dans un road movie, ce n’est pas le point d’arrivée mais le trajet qui compte car il transforme les personnages. Pourtant, dans "Tournée", ce n’est pas l’objectif, ni le trajet, mais la route elle-même qui importe, plus souvent le rail, d’ailleurs, keep on going, ne jamais s’arrêter.

C’est que les personnages n’en sont peut-être pas, juste un écran de fiction pour approcher, entrer dans l’intimité de ces femmes bien réelles, bien en chair, hors norme dans leurs numéros tantôt fantastiques, tantôt poétiques, parfois même politiques. Des êtres maquillés, tatoués, dont le corps est le moyen d’expression, surprenant, délirant, provoquant.

Le seul personnage de fiction, c’est Joachim, incarné par Mathieu Amalric lui-même, le producteur de la tournée, ex-vedette du PAF dont le come-back professionnel et personnel s’avère plus douloureux que prévu. Mais le ressort dramatique et l’intérêt pour le new burlesque sont autant de prétextes pour partager l’existence de ces femmes extra-ordinaires. Joachim est comme le petit garçon qui accompagne volontiers sa maman au hammam, fasciné par ce qu’il voit. D’ailleurs, il n’a pas l’air bien grand Joachim parmi ces femmes, mais il se sent bien dans cette chaleur charnelle. Il s’épanouit, il oublie les soucis de son autre vie.

Amalric les aime ces femmes, les admire. Car il y a tout pour faire un film glauque, voyeur, pathétique, carrément trash; mais au contraire, on a droit à une comédie d’une fraîcheur inattendue, un petit film généreux sur des chemins de traverse. Et le mérite revient également à Christophe Beaucarne qui les a filmées avec une tendresse exempte de gnangnan.

Mathieu Amalric signe là un vrai film d’auteur. Avec un univers, des obsessions dont celle de la musique d’ambiance habilement recyclée en running gag. Avec des pépites de cinéma comme cette rencontre nocturne à la caisse d’une station essence, un vrai moment de 7e art touché par la grâce.


Réalisation : Mathieu Amalric. Scénario : Mathieu Amalric, Philippe Di Folco, Marcelo Novais Teles, Raphaëlle Valbrune. Images : Christophe Beaucarne. Avec : Miranda Colclasure, Suzanne Ramsey, Linda Maracini, Julie Ann Muz, Angela de Lorenzo, Mathieu Amalric 1h51.