L’étouffoir

L’histoire parallèle de deux frères qu’un drame vécu dans l’enfance a séparé. Douze ans après le marquant “Festen”, Thomas Vinterberg revient aux sources de son inspiration avec une histoire de culpabilité et de rédemption, filmée avec brio, et interprétée avec conviction par Jakob Cedergren et Peter Plaugborg. 1h50.

A.Lo.
L’étouffoir
©D.R.

Dans une belle scène d’ouverture, on les voit, jeunes adolescents, se glisser sous un drap blanc pour baptiser un nourrisson, leur petit frère, dont ils ont trouvé le prénom au hasard dans un annuaire téléphonique. L’image est immaculée, empreinte d’innocence. On découvre, dans la foulée, que les trois enfants sont livrés à eux-mêmes. Leur mère est une ivrogne qui ne rentre au milieu de la nuit que pour repartir dans le même état second au petit matin. Nick et son frère tentent de s’occuper de leur frère. Leur échec les marquera à jamais. Fondu au noir. Fin de l’innocence.

Une bonne vingtaine d’années plus tard, Nick (Jakob Cedergren), qu’on devine avoir un passé judiciaire, mène une vie solitaire. Ses seuls contacts physiques sont avec Sofie (Patricia Schumann), une voisine aux mœurs légères. Son seul lien social est Ivan (Morten Rose), le frère obèse d’Ana, son ex-petite amie, un homme au potentiel violent que Nick tente de contenir. Nick n’a plus de contacts avec son frère (Peter Plaugborg), qu’il essaye en vain d’appeler. Celui-ci élève seul son jeune fils Martin (Gustav Fischer Kjaerulff) depuis le décès de sa femme. Sa vie semble être plus rangée que celle de Nick, mais lui aussi refoule son traumatisme dans un expédient destructeur.

Parce que le destin les a séparés, Thomas Vinterberg adopte, pour dépeindre les deux frères, un dispositif formel en deux temps : on suit d’abord Nick, puis son frère, les deux lignes de vie finissant par se rejoindre dans la dernière partie du film. Depuis "Festen", qui l’a révélé internationalement, Thomas Vinterberg s’est fait une spécialité des drames familiaux. Chez lui, on ne souffre pas dans le détail. Le ton est donné dès le début : lorsque la mère de Nick s’effondre, morte saoule, au milieu d’une flaque d’urine, l’adolescent l’électrocute volontairement. La peinture de la misère affective et de la déchéance est totale - avec une pointe d’humour noir. Car il n’y a pas chez Vinterberg le cynisme manipulateur de son ancien partenaire de Dogma Von Trier. On devine chez le Danois une véritable attention pour ses personnages, un amour sincère. Leur souffrance n’est pas une posture misérabiliste, mais l’observation, avec une rigueur toute calviniste, des extrêmes que peuvent s’infliger des hommes par culpabilité - le titre est une clé évidente de cette lecture : submarino est l’un des termes par lesquels on désigne la torture qui consiste à tenir la tête d’un homme sous l’eau, jusqu’aux limites de l’asphyxie. Par deux fois, d’ailleurs, un gros plan montre les visages des deux frères comme coupés de tout environnement sensoriel, en apnée. Chacun d’eux exprimera, à sa manière, être à bout. Surgira pourtant du passé un signe de foi en l’avenir, promesse de rédemption pour l’un des deux frères et accomplissement, in fine, de la scène de baptême initial.

Cette transmission salvatrice a été assumée par Vinterberg jusque dans les conditions de production de ce film qui fut réalisé avec, pour moitié, une équipe de débutants ou de non-professionnels. C’est le cas du scénariste, Tobias Lindholm, devenu, depuis, réalisateur, sous le parrainage de Vinterberg. A la photographie, Charlotte Bruss Christensen compose des ambiances urbaines froides qui servent parfaitement le récit. Mais on retient surtout du film la performance de Jakob Cedergren dans le rôle de Nick. Il évite tout excès, œuvre dans l’intériorité et fait passer dans son regard une gamme infinie d’émotions, de la violence contenue au désespoir le plus profond, jusqu’à l’amour quand celui-ci peut enfin refaire surface. Un acteur de classe internationale que l’on devrait revoir rapidement.


Réalisation : Thomas Vinterberg. Scénario : Thomas Vinterberg, Tobias Lindholm, d’après le roman de Jonas T. Bengtsson. Photographie : Charlotte Bruss Christensen. Avec Jakob Cedergren, Peter Plaugborg, Gustav Fischer Kjaerulff, 1h50.