Au nom du fils

A ne confondre ni avec “Mother and Child” (pour le titre) ni avec “Poetry” pour le thème. L’histoire d’une mère veuve luttant pour prouver l’innocence de son fils, accusé du meurtre d’une lycéenne. Comme dans ses précédents “Memories of Murder” et “The Host”, Bong Joon-ho mêle les genres (ici mélo et thriller) dans cette allégorie puissante sur les maux de la société sud-coréenne. 2h08.

A.Lo.
Au nom du fils
©D.R.

A force, cela devient un poncif : à chacun de ses films, Bong Joon-ho réussit toujours à nous surprendre. Ce quatrième film apparaît presque comme le miroir de son deuxième, "Memories of Murder" (2003), qui l’avait révélé en Europe. Point commun des deux scénarios : une sordide affaire de meurtre de lycéenne. Mais là où "Memories ", inspiré d’une authentique vague de crimes sexuels, suivait l’enquête de deux policiers, "Mother" s’attache, à l’inverse, à la quête de la mère du principal suspect, Yo Do-joon - un jeune de 28 ans, déficient mental (Won Bin, star de la pop coréenne, dans un total contre-emploi, donc). Contre toute évidence, sa mère s’obstine à le croire innocent et à la démontrer. Elle n’a pas de nom, cette mère, et pourtant, elle nous est terriblement proche et familière. C’est une mère, point (le fait qu’elle soit interprétée par Kim Hye-ja, doyenne des actrices sud-coréennes, souligne cette aura). Aveugle ou, au contraire, terriblement avisée, l’histoire le dira.

Ce qui fascine, une nouvelle fois, c’est comment le réalisateur détourne, à son rythme et par touches très précises, les codes d’un genre. Dans "Memories ", le whodunit permettait, par l’incapacité des deux policiers à mener une enquête complexe, de scruter la brutalité du système sud-coréen. Dans "The Host", le monstre des séries B hollywoodiennes classiques devenait métaphore de tous les maux de la société du pays du Matin calme et de sa contamination par le grand frère américain. Cette fois, le récit policier fusionné au mélo permet de dépasser la question de la responsabilité factuelle (qui a tué) pour celle, plus large, des fondements mêmes du passage à l’acte : la mère ne cherche-t-elle pas à démontrer l’innocence de son fils parce que, dans le cas contraire, elle serait aussi coupable que lui ? Car cette mère courage, aussi mater dolorosa, est également envahissante, étouffante, donc castratrice - et l’on sait ce qu’il peut advenir des pulsions trop longtemps contenues.

Mêlant avec brio, comme à son habitude, de multiples registres (mélo, donc, mais aussi thriller, satire, humour noir, ), Bong passe sans crier gare de l’un à l’autre, avec brusques accès de violence, de bouffonnerie ou de tension, où le trivial le dispute à la poésie. Cela ne serait rien sans la maîtrise formelle d’un réalisateur parfaitement à l’aise dans différentes ambiances, et qui soigne comme toujours son image (avec l’aide de son directeur photo : Alex Hong Kyung-Pyo). Bong impose une esthétique, ni réaliste ni sublimée. Ni dieu auteuriste ni maître commercial : une anarchie des formes, en somme, mais réfléchie et maîtrisée.

"Mother" apparaît presque comme un psychodrame, au sens thérapeutique du terme, exploration aussi terrifiante (il n’y a pas un personnage épanoui dans tout le film) qu’édifiante de la mère patrie (l’expression existe-t-elle en coréen ?). Un pays constitué de déchirures et de névroses, capable d’hystérie ou d’aliénation. Bref, brutal pour ses rejetons, condamnés à être broyés par leur environnement familial et social. Est-ce un hasard si, entre la douceur d’un champ de blé, où commence et s’achève la folie, la casse d’un ferrailleur se révèle être le décor crucial de "Mother" ?


Réalisation : Bong Joon-ho. Scénario : Park Eun-kyo. Directeur de la photographie : Alex Hong Kyung-Pyo. Avec Kim Hye-ja, Won Bin, 2h08.