Après "Piranha", Aja rime avec Cobra

C’est un digne représentant du cinéma fantastique qui a été sacré Chevalier de l’Ordre du Corbeau au Festival du Film Fantastique de Bruxelles, samedi. Le réalisateur français Alexandre Aja était l’invité d’honneur du BIFFF. Il nous parle de son amour du cinéma d’horreur, de “Piranha” et de ses projets.

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Alain Lorfèvre

C’est un digne représentant du cinéma fantastique qui a été sacré Chevalier de l’Ordre du Corbeau au Festival du Film Fantastique de Bruxelles, samedi. Comme beaucoup de réalisateurs spécialisés dans le fantastique et l’horreur, le Français Alexandre Aja y a d’ailleurs fait ses premiers pas. C’était avec "Furia", en 1999. Depuis, la carrière du fils d’Alexandre Arcady - mais oui ! - a décolé avec le bien nommé "Haute Tension" (2003) qui, non content d’imposer Cécile de France, fit d’Aja le chef de file de toute une nouvelle génération de réalisateurs européens, s’imposant comme les dignes rejetons des plus radicaux maîtres de l’horreur made in USA des années 1970. Sans surprise, Aja signa donc le remake de "La colline a des yeux" (2006) avant de surprendre quelque peu son monde avec celui, plus léger quoique carrément gore, de "Piranha 3D" (2010) - qui vient de sortir en DVD (LLC du 06/04). Comme le garçon est du genre locace et volubile et qu’il ne mord pas, on a taillé le bout de gras avec lui.

Quels sont vos premier souvenirs de cinéma fantastique ?

J’avais trois ans. J’ai poussé une porte chez des amis dont les enfants, plus âgés que moi, regardaient "Les aventuriers de l’arche perdue". Je suis tombé sur la scène de décomposition du nazi à la fin du film. Ce qui m’a absolument traumatisé. Ensuite, il y eut une location accidentelle de "Shining". J’avais six, sept ans; j’étais parti louer "Superman" et, suite à une erreur, je me retrouve avec "Shining". J’avais tellement peur que j’en ai été hypnotisé. Là aussi, petit trauma

Dans quelle mesure le choix de votre carrière découle-t-il plus de votre antécédent familial ou de votre passion du genre ?

Je crois que la passion des histoires, de l’écriture et du genre serait venue indépendamment de mon père. Mais la conscience de la possibilité de devenir réalisateur, c’est à lui que je la dois. C’était naturel pour moi. Cela m’a aussi évité de devoir faire une école de cinéma. Mais l’écriture a été mon moteur de départ, plus que la réalisation. Ce n’est que progressivement que j’ai découvert que la mise en scène avait quelque chose d’incroyable, parce qu’on peut "sculpter" le scénario avec les acteurs, la lumière, le montage C’est un métier incroyable et je suis vraiment privilégié de pouvoir l’exercer.

Le genre fantastique/horreur semble victime aujourd’hui de son succès, entraîné dans la spirale du mainstream par les studios. Est-ce quelque chose que vous constatez ?

Je crois effectivement que le genre s’essoufle beaucoup. J’ai le sentiment d’être arrivé à un moment particulier avec "Haute Tension", en même temps que Neil Marshall, Eli Roth, Robert Rodriguez, Rob Zombie... On nous a appelés le "Splat Pack" parce que, même si on ne se connaît pas tous, on partage une démarche similaire, qui consiste à revenir à un cinéma d’horreur radical. C’est une réaction à la décennie très pauvre des années 1990, pourrie par "Scream". Non pas que ce soit un mauvait film, mais ce qu’il a engendré à Hollywood fut un drame : après, on ne pouvait plus faire que du slasher teenager un peu débile. C’est pour ça que nous avons fait "Haute Tension". Puis qu’il y a eu après des films comme "Descent", "La colline a des yeux", "Massacre à la tronçonneuse" Je dis ça, mais j’ai fait "Piranha" qui est un popcorn movie

Justement, pourquoi l’avez-vous accepté ?

J’ai toujours été fan des films de genre "sérieux" - que ce soit "Delivrance", "Massacre à la tronçonneuse", "L’Exorciste", etc. Mais j’ai aussi toujours apprécié la part d’humour noir qu’il y avait parfois dans ces films. Et, à côté, je respectais aussi ceux qui assumaient la comédie dans le gore, comme Sam Raimi et Peter Jackson. J’ai lu il y a six ans ou sept ans le scénario de "Piranha", ébauche de ce que le film est devenu, et j’ai senti dans ce script-là le même potentiel que dans "Brain Dead" et "Evil Dead". C’est-à-dire l’idée d’un film gore où l’humour noir, assumé, est au centre du film. Et c’est ça qui m’a attiré dès le départ - même si j’ai d’abord refusé le projet.

L’idée du Spring Break était-elle présente dès le départ ?

Oui, mais il est arrivé quelque chose de typique de la production américaine. Le scénario initial avait cette dimension gore et pleine d’humour noir, avec plusieurs petites scènes choc, comme celle de la fille en parachute. Cinq ans plus tard, on me redemande si je ne suis pas partant. J’étais prêt à reconsidérer ma position. Mais, là, le script qu’on me renvoie n’a plus rien à voir. C’était devenu un film sérieux, qui essayait de refaire "Les dents de la mer". J’ai alors dit que j’étais partant, si on me laissait retravailler le premier script.

Il existe un director’s cut. Pourquoi n’est-il pas sur le DVD qui vient de sortir ?

Choix commercial de Sony, qui a décidé de sortir d’abord la version cinéma, avant le director’s cut, en juin. C’est dommage, car quand un film est légèrement censuré, le public a envie de trouver le director’s cut sur le DVD. Ce fut le cas pour "La colline à des yeux" - dont la version cinéma n’existe d’ailleurs pas en DVD.

A la fin de “Piranha”, vous tuez la strip-teaseuse. N’aurait-il pas été plus irrévérencieux de la laisser survivre ?

Au départ, on a même essayé de tuer la petite sœur. Mais cela conduisait le film ailleurs. À la fin, pour la scène de la corde, il fallait un personnage assez attachant qu’on puisse tuer. Bizarrement, c’est justement le personnage de Kelly Brook qui s’imposait. En renvoyant le film, je me suis fait la réflexion que, jusque-là, j’avais effectivement pour habitude de décimer les familles et, qu’ici, je me suis retrouvé à protéger la famille. Ce n’est pas conscient. J’aurais peut-être dû tuer la mère !

Quel est ce film de science-fiction que vous préparez ?

Je finis l’écriture. C’est basé sur un manga culte des années 1970, "Cobra" - qui fut aussi un dessin animé assez populaire en France et en Belgique dans les années 1980. Cette série a marqué mon enfance. J’ai mis des années à obtenir les droits. J’espère pouvoir tourner cela en 2012. Mais c’est un truc énorme, genre : "Pirate des Caraïbes" dans l’espace.

Qu’est devenu votre projet “The Contractor” ?

On le développe avec Gaumont. Ça parlera de la privatisation de la guerre. Ce sera un film contemporain. Mais c’est compliqué de finaliser le script, parce qu’on court en permanence derrière l’actualité - dans les faits, le sujet change tous les six mois.

BIFFF, jusqu’au 19 avril. www.bifff.net