Jeu de l’interdit

S’installant avec ses parents dans un nouveau quartier, Michaël intègre la bande d’amis d’une de ses voisines, Lisa. Mais Michaël à un secret. Après “La naissance des pieuvres”, Céline Sciamma accouche d’un nouveau petit joyau de délicatesse sur la quête d’identité chez les enfants. Cette oeuvre sans tabou mais pudique est servie par jeunes acteurs au naturel envoûtant. 1h22.

Alain Lorfèvre
Jeu de l’interdit
©D.R.

Pour apprécier le premier quart d’heure de "Tomboy", il faut en savoir le moins possible. Ne lisez pas les résumés du film, évitez la bande-annonce - si cela est encore possible aujourd’hui. Pour la même raison, on vous recommandera de ne pas lire l’entretien avec la réalisatrice avant d’avoir vu le film. Car il faut entrer dans cette deuxième œuvre de Céline Sciamma comme ses protagonistes : en douceur et en toute innocence, sur les traces de cet enfant préadolescent, que l’on découvre sur les genoux de son père au volant de la voiture. La famille - qui se complète de la mère et d’une petite sœur - vient d’emménager dans un nouveau quartier, où la modernité des barres d’immeubles est compensée par une nature à portée de jambes en culottes courtes. C’est l’été. Il reste quelques semaines avant la rentrée des classes dans la nouvelle école. En même temps que la petite voisine qui le lui demande, on apprend le nom du nouveau venu : Michaël. Entre ces deux-là, il y a comme les prémices d’une attraction. Très vite, Michaël rejoint la petite bande de Lisa et, au fil des jeux, s’y intègre. Cette dynamique posée, survient une révélation, le secret que cache Michaël. Et s’installe un surprenant suspense.

Céline Sciamma avait déjà imposé un regard acéré sur l’adolescence dans son premier film, "La naissance des pieuvres". Comme dans cette remarquable et subtile exploration des désirs amoureux au sein d’un trio de jeunes filles au seuil de la féminité, "Tomboy" est l’exploration d’un jeu identitaire, à un âge encore plus jeune, qui n’empêche pas l’émergence des premiers sentiments amoureux, avec toute la confusion qu’ils engendrent. Mais là où le premier s’enfermait souvent entre les murs d’une piscine, espace métaphorique d’un accouchement existentiel, cette fois, l’intrigue se déroule au soleil, en pleine lumière, comme si la réalisatrice elle-même osait encore mieux exposer ce qu’il y a d’elle dans ses personnages. Dans ce petit monde clos qu’est l’enfance, les adultes, s’ils ne sont pas exclus, se résument à leur rôle de parents, peut-être parfois trop accaparés par leur plus vaste vie (un père qui bosse dans ce qui semble être une start-up informatique, une mère qui attend un troisième enfant : Mathieu Demy et Sophie Cattani sont particulièrement justes dans leur rôle). Aussi attentionnés soient-ils, aussi grand soit leur amour, ils ne peuvent tout voir, tout comprendre.

Le cinéma de Céline Sciamma, cinéma des individus, est aussi un cinéma des non-dits et, partant, jamais inutilement explicatif dans ses dialogues ni démonstratif dans sa mise en scène. Elle ne filme pas, selon l’expression consacrée, à hauteur d’homme mais à hauteur d’enfants. Et, mélange sans doute d’un casting avisé et d’un vrai talent de directrice d’acteurs (fussent-ils amateurs), elle obtient de sa bande de gosses le meilleur, un jeu - dans le double sens du terme - criant de spontanéité et de vérité. Particulièrement réussies sont, notamment, toutes les scènes entre Michaël et sa petite sœur Jeanne (craquante Malonn Lévana, dont on ne sait si le jeu est porté par l’inconscience de son âge ou par un talent inné : l’avenir le dira). Lisa (Jeanne Disson), déjà plus affirmée, apporte une troublante sensualité, déterminante dans le récit. Ce naturalisme rappelle le meilleur du cinéma de Pialat, mais la rime s’arrête là : Sciamma est dotée de sa propre voix, manifestement construite sur ses propres souvenirs et sa propre identité, sociale et sexuée. Faire un cinéma sans tabou (ni mauvais goût) et pudique à la fois n’est pas à la portée de la première (ni du premier) venu(e). En deux films, Céline Sciamma a démontré qu’elle met ce talent au service d’un propos. Naissance d’une œuvre


Réalisation et scénario : Céline Sciamma. Avec Zoé Héran, Malonn Lévana, Jeanne Disson, Sophie Cattani et Mathieu Demy . 1h22.