La vie mystérieuse des sentiments

Pourquoi ce courant qui aimantait Dean et Cindy est-il reparti dans l’autre sens ? Le flux des sentiments, voilà ce qui intéresse Derek Cianfrance. Sa mise en scène est captivante. Sa caméra à fleur de peau est totalement instable, comme la relation qu’elle est chargée de capter. Michelle Williams et Ryan Gosling, vibrants dans l’encéphalogramme d’une passion.

La vie mystérieuse des sentiments
©D.R.
Fernand Denis

Tout le monde connaît le coup de foudre. Mais comment s’appelle le contraire ? Le coup de blues ? Non, ça respire plutôt la fatigue, la lassitude. Le coup de tonnerre ? Ça sonne comme un avertissement. Il n’y a pas de mot qui éclate sans prévenir pour dire, en une fraction de seconde, que tout est fini, déchiré, noir, sans énergie, sans désir, sans espoir.

A quel moment prend-on en route l’histoire de Dean et Cindy ? Au présent, pense-t-on. On sent, on voit, dès le petit-déjeuner, que quelque chose ne tourne pas. Elle est trop stressée, il est trop cool. Aucun mot n’est nécessaire pour dire que ça ne va pas, que ça ne va plus. C’est un foutoir dans leur tête. C’est un foutoir dans le film. On ne sait plus où on est. Les sentiments, ça ne se range pas chronologiquement; ça se bouscule, ça s’entrechoque.

Pourquoi ce courant qui les aimantait est-il reparti dans l’autre sens ? Parfois, ils essaient bien de renverser la tension, mais quand un pôle veut, l’autre ne veut pas. Le flux des sentiments, voilà ce qui intéresse le réalisateur indépendant Derek Cianfrance.

Il est déménageur, elle est aide-soignante, pas vraiment des bobos, même s’ils sont plutôt beaux. Comment montrer l’intensité d’une relation quand on n’a pas affaire à des beaux parleurs. Il y a la passion physique, évidemment, et Derek Cianfrance ne s’en prive pas. Mais il y a tout le reste. Et le réalisateur procède plutôt par contraste, un baiser n’est pas l’autre, des bras peuvent s’ouvrir de bien des manières. Il y a la musique des mots, qui les rend doux comme des plumes ou blessants comme des couteaux. Des germes d’explication traînent ici et là. Des coups difficiles à encaisser, des névroses familiales, mais la vie des sentiments reste néanmoins mystérieuse. Pourquoi ce qui séduisait tant hier devient tellement irritant aujourd’hui ? Un jour, on se sent prêt pour le meilleur et pour le pire. Et un autre, on ne supporte plus rien, ni le meilleur ni le pire.

Histoire délibérément basique, personnages on ne peut plus communs, dialogue strictement fonctionnel, Derek Cianfrance fait le pari de la mise en scène et des acteurs. Pari gagné. Avec un montage virtuose, une construction en forme d’encéphalogramme, une caméra à fleur de peau, totalement instable comme la relation qu’elle est chargée de capter.

Et puis, il y a les acteurs qui donnent au récit toute sa chair, son éclat, sa douleur, sa névrose, sa noblesse, sa mauvaise foi, sa passion, sa pitié. Michelle Williams et Ryan Gosling se donnent à fond, à l’européenne, serait-on tenté d’écrire, tant ils sont fébriles, dans l’être et pas le paraître.


Réalisation, scénario : Derek Cianfrance. Image : Andrij Parekh. Musique: Grizzly Bear. Producteurs exécutifs : Ryan Gosling, Michelle Williams. Avec Ryan Gosling, Michelle Williams 1h54.