Melancholia, une dépression cosmique

On se souvient du prologue hyperléché de "Antichrist" sur fond du "Rinaldo" d’Haendel. Lars von Trier remet cela dans "Melancholia" sur fond de Wagner cette fois, avec une séquence d’ouverture somptueuse comme un tableau de Bruegel.

Melancholia, une dépression cosmique
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Fernand Denis

On se souvient du prologue hyperléché de "Antichrist" sur fond du "Rinaldo" d’Haendel. Lars von Trier remet cela dans "Melancholia" sur fond de Wagner cette fois, avec une séquence d’ouverture somptueuse comme un tableau de Bruegel. Oiseaux morts tombant du ciel, chute hyperralentie d’un cheval qui s’enfonce dans une prairie comme dans de la purée, course immobilisée de Kirsten Dunst retenue par des lianes; on s’attend à chaque instant à voir apparaître le logo de Vuitton ou d’une autre marque de luxe. von Trier expérimente-t-il un nouveau concept publicitaire, redonnant du souffle au product placement ?

Le film commence, lui, avec une mémorable scène de comédie. Engagée sur un chemin de campagne, une interminable limo est immobilisée dans un virage. Coincée. Après de multiples tentatives, il ne reste plus aux jeunes mariés qu’à se rendre à pied au château où leurs invités commencent à trouver le temps très long.

La sœur et le beau-frère de la mariée qui ont organisé une cérémonie fastueuse sont, eux, carrément furax. Et dans sa spectaculaire robe blanche, la belle Justine ne va rien faire pour les calmer. Elle multiplie, en effet, les manœuvres de retardement tout en se forçant à faire bonne figure parmi ses invités. A-t-elle le sentiment d’avoir pris une mauvaise décision ? Ou ses parents constituent-ils un remède aux aspirations matrimoniales ? Un père inconsistant subtilise les cuillères pour énerver les serveurs et une mère acariâtre congèle l’ambiance avec un toast assassin. Bref, dans un luxe inouï, on attend le feu d’artifice à la "Festen".

Au lendemain, à l’heure des comptes exorbitants, pas de trace d’un Festen mouillé, juste un fiasco total. Mais bon, ce n’est pas la fin du monde.

Eh bien si, justement. La dépression, c’est la fin du monde intérieur, comme si un astéroïde venait à la rencontre de la Terre pour la percuter définitivement. Et pour bien faire comprendre à Claire, la sœur de Justine, l’angoisse insoutenable qui a envahi sa frangine, Lars von Trier met en scène la fin du monde, met sur orbite cette planète qui s’en vient percuter la Terre.

"Melancholia" a la forme d’un diptyque, micro et macro. Dans un premier temps, micro, une jeune femme est foudroyée par la mélancolie, on voit les ravages mais on ne la comprend pas car on ne ressent rien. Dans un deuxième temps, macro, c’est la Terre qui ne pourra échapper au télescopage final avec la planète Melancholia. Et Claire éprouve et comprend désormais sa sœur qui l’avait tant agacée dans la première partie. A des lieues du burlesque "Antichrist", Lars von Trier déploie ici tout son art pour communiquer cette angoisse qui asphyxie littéralement les êtres comme si l’oxygène venait à manquer. Tous les moyens sont utilisés.

D’abord, l’émotion picturale qui relève d’un romantisme allemand et crépusculaire, de la veine d’un Caspar David Friedrich postmoderne. Ensuite, les interprétations fiévreuses ou dévastées de Kirsten Dunst et Charlotte Gainsbourg. Puis, la caméra fébrile et mobile, agissant comme authentique capteur d’émotion de tension anxiogène, pareil à un compteur Geiger affolé dans les ruines de Fukushima. Et enfin, un travail sur le son, la puissance musicale hypnotique de Wagner associé à un travail technique sur les basses poussées jusqu’à leurs derniers tremblements.

Voila un des meilleurs Von Trier depuis longtemps, une sublimation opératique du mal qui le ronge.

Réalisation, scénario : Lars von Trier. Images : Manuel Alberto Claro.

Son : Kristian Eidnes Andersen.

Avec : Kirsten Dunst, Charlotte Gainsbourg, Keiffer Sutherland, Charlotte Rampling 2h10