A la guerre comme à la guerre

La guerre, c’est celle d’un couple qui se bat contre la tumeur au cerveau de son bébé. Tour à tour drame, documentaire, chronique, portrait et même comédie, ce film impétueux fonce sans se préoccuper de ce qui est de bon ton et de ce qui ne l’est pas, de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas. On est emporté par l’énergie de Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm. 1h30

A la guerre comme à la guerre
©D.R.
Fernand Denis

Il s’appelle Roméo, elle s’appelle Juliette, leurs regards se croisent, et c’est le coup de foudre. Une grande histoire d’amour commence, à laquelle se joint rapidement un petit Adam, tout mignon. Forcément, avec de tels prénoms, le destin les attend au tournant : une tumeur s’installe dans le cerveau de leur bébé de 18 mois.

Quel film fait-on avec un sujet pareil ? Un tire-larmes, un mélo ? Non, un film de guerre. De guerre contre le cancer. Et à la guerre comme à la guerre, tous les coups sont permis. Sauf un : prendre les spectateurs en otages, les torturer au pathos, les scotcher au suspense de la mort d’un enfant. Adam s’en sortira, on le sait dès le début, le cœur du film n’est pas là.

Et quel film ! C’est tout à la fois le drame de deux amoureux insouciants, forcés de mûrir à toute vitesse. Un documentaire hyperréaliste sur le cancer avec les explications scientifiques et l’atmosphère des hôpitaux où se mélangent faux docteurs et vraies infirmières. Le portrait d’un couple d’aujourd’hui: sa situation précaire, l’importance des amis, son rapport à la famille, son sens des priorités. Une histoire d’amour aussi singulière que cette réponse de Juliette à une question de Roméo: "Tu sais pourquoi cela tombe sur nous ?" "Parce qu’on est capables de le supporter!"

Mais c’est aussi une comédie, avec un humour qui s’impose dans les moments les plus improbables. A la veille d’une opération capitale, par exemple, lorsque les parents échangent leurs angoisses de plus en plus délirantes. Et même une comédie musicale avec un duo à la Jacques Demy, entre Marseille et Paris.

C’est le film d’un couple qui jette toutes ses forces dans la bataille. Sans compter. Adam est leur priorité absolue. Unique. Ils mettent en scène leur marathon : le coup sur la tête, la souffrance, l’espoir, la rémission, le désespoir, la rage, la chaleur humaine, la solidarité, les dommages collatéraux et la fracture intime. Ils témoignent de ce qu’ils ont éprouvé. Sans tricher, sans se préoccuper de ce qui est de bon ton et de ce qui ne l’est pas, de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas.

Et on est emporté par leur énergie, cette fraîcheur, cette insolence digne de la Nouvelle Vague.

A l’issue du film - accueilli par une ovation mémorable en ouverture de la semaine de la critique à Cannes -, on apprendra que l’histoire de Roméo et Juliette est celle de Jérémie Elkaïm, l’acteur principal, de Valérie Donzelli, sa partenaire, et de leur fils Gabriel, qu’on aperçoit dans le plan final chabadabadesque. Valérie Donzelli, qui en est aussi la réalisatrice, avait plutôt multiplié les clins d’œil à Truffaut tout en imposant une utilisation iconoclaste de la bande-son. Le scénario qu’elle signe avec Jérémie Elkaïm est donc une mise en abyme, une thérapie, un exorcisme cinématographique, encore quelque chose qui ne se fait pas. Et si on peut être agacé parfois, l’ensemble passe, car ce qu’ils dévoilent, c’est l’authenticité de leurs sentiments. Ce n’est pas leur vie privée qu’ils mettent en scène, ni la mort à l’œuvre, mais la vie comme un torrent. On en sort tout éclaboussé.


La guerre est déclarée *** Réalisation : Valérie Donzelli. Réalisation, scénario : Valérie Donzelli, Jérémie Elkaïm. Images : Sébastien Buchmann. Production : Edouard Weill. Avec Valérie Donzelli, Jérémie Elkaïm 1h30.