On ne va pas bien, ne vous en faites pas

Oliver vit un présent merveilleux au côté de la femme de ses rêves. Pourtant, il reste morose, car il vit dans son passé, dans le chagrin du décès de ses parents, déboussolé par la coming-out de son père. Mike Mills signe une comédie plus mélancolique que romantique. Avec Ewan McGregor, Mélanie Laurent, Christopher Plummer, irrésistibles. 1h44

On ne va pas bien, ne vous en faites pas
©D.R.
Fernand Denis

Il y a des films comme cela, ils vous mettent dans un autre état. On en sort comme d’un hammam. Relaxé, bien dans sa peau, un peu moins idiot, même. Pourtant, on y parle de la mort, de la tristesse, de la difficulté de vivre. Mais avec du tact, de la poésie, de l’humour, de la profondeur.

"Beginners" est ce qu’on pourrait appeler une comédie mélancolique.

Prenons, par exemple, la scène de la rencontre. Oliver, 38 ans, a perdu ses parents - sa mère, il y a cinq ans, et son père, il y a trois mois -, mais il reste imbibé de chagrin. Il faut toute la détermination de ses rares amis pour l’emmener à une soirée costumée. Il s’est déguisé en Freud, costume gris et longue barbe, histoire de ne pas attirer l’attention. Mais c’est compter sans le chien qu’il tient dans ses bras, celui de son papa, qui ne le quitte pas. Trop mignon Arthur, un "attrape-filles" imparable. Déguisée en garçon, ce n’est pas la moins moche qui vient s’allonger sur le divan. Il germanise son anglais, mais la patiente est muette - le temps de la fête -; elle ne s’exprime qu’au moyen d’un petit carnet. Délicieusement craquant, le moment est à l’image du film, il y a plus à voir qu’à entendre.

On se rend compte qu’Oliver ne va pas bien. La jolie fille, c’est Mélanie Laurent. Il en est vert, comme ses yeux. Elle aussi est amoureuse. Elle s’installe chez lui. Il est content, mais conserve néanmoins sa tête morose. Son présent est génial, mais il vit dans le passé, s’acharnant à dégluer, sans succès, l’empreinte de ses parents. C’est qu’après 44 ans de mariage, au lendemain du décès de sa femme, son père, 75 ans, a fait son coming out et a aussitôt entrepris de vivre son homosexualité avec l’énergie du temps perdu.

Mike Mills livre une comédie - on sourit souvent -, mais mélancolique, on ne s’esclaffe jamais. C’est que tout le monde est confronté au même problème : on ne peut pas gérer ses souvenirs. Impossible de garder les plaisants et d’éliminer les désagréables. Ou les intrigants. L’amour de ses parents était-il complètement faux ? Dans un premier temps, celui de la période gay de son père, il en était déboussolé. Et maintenant, il est comme paralysé à l’idée de se lancer à deux sur une même route.

Avec maestria, Mike Mills mélange passé et présent, souvenirs et réalité avec un effet paralysant sur Oliver. Mais on n’est pas scotché sur son point de vue. Il y a celui de son amie qui fuit le poids de son propre père, d’une part. Et de l’autre, elle se demande si elle sera de taille à compenser le chagrin d’Oliver.

Si Mélanie Laurent s’était franchement égarée ces derniers temps (1), Mike Mills fait preuve d’un talent de directeur d’acteurs en retrouvant ce qui faisait sa grâce. De même, avec le personnage du père, solaire, incarné de façon époustouflante par Christopher Plummer. Bien que rongé par un cancer, il déborde de vie, de cette énergie de la frustration accumulée pendant des décennies et qui se libère d’un coup à 75 ans. Si toutes les barrières du refoulement et de l’hypocrisie sont balayées, il entend malgré tout faire preuve de doigté à l’égard de son fils qui a le même âge que son amant.

Un fils qui permet à Ewan McGregor de poursuivre l’exploration de sa face introvertie entamée avec "The Ghost Writer", dévoilant une intériorité, une sensibilité, une retenue, des qualités d’acteur insoupçonnées. Même les spectateurs sont formidables bien dans ce film, car le réalisateur les rend complices du récit par l’intermédiaire d’Arthur, le chien, le Brando des Jack Russel.


Beginners *** -Réalisation, scénario : Mike Mills. Image : Kasper Tuxen Andersen. Avec Ewan McGregor, Christopher Plummer et Mélanie Laurent 1h44. (1) Une preuve parmi d’autres, "Requiem pour une tueuse" qui vient de sortir en DVD (Studio Canal - Twin Pics).