La fin de l’innocence

Troisième film autour de l’enfance pour Yann Samuell qui offre une nouvelle adaptation du roman de Louis Pergaud. Sans égaler celle d’Yves Robert, remontant à 1962, le réalisateur de “Jeux d’enfants” signe un film charmant, centré sur la nécessité de grandir et d’évoluer, soit une lecture progressiste de cette “guerre”. 1h35

A.Lo.
La fin de l’innocence
©A.BORREL

Quoiqu’on pense du choc frontal entre "La guerre des boutons" et "La nouvelle guerre des boutons", il faut reconnaître à Yann Samuell, réalisateur du premier, sa cohérence. "Jeux d’enfants" (2003) et "L’Age de raison" (2010) abordaient déjà tous deux le monde de l’enfance. Mais si ces films y revenaient par le biais de souvenirs d’adulte, cette fois, l’immersion est directe.

Immersion est le mot qui convient, car, plutôt qu’une grande fresque en scope et en chromos, Yann Samuell préfère une approche plus intimiste, comme en témoigne, dès la scène d’ouverture, le recours à une caméra portée qui colle littéralement à ces gamins en embuscade. Le réalisateur, également auteur du scénario, a aussi modernisé, autant que faire se peut, le roman de Louis Pergaud, écrit en 1912. Il est remonté le moins loin possible dans le temps : 1957 (tout de même). Année charnière : Spoutnik fait le premier tour de la Terre dans l’espace, le rock et la télévision arrivent, les colonies françaises sont en guerre d’indépendance. C’est la fin d’une époque après laquelle toute peinture de deux bandes de gamins, s’affrontant en culottes courtes et en bérets dans des champs de blé, eut été totalement anachronique. Au lieu de regarder en arrière, le récit de Samuell saisit au contraire cet instant où il faut commencer à aller de l’avant. Et plutôt que Tigibus (Tristan Vichard), icône de l’adaptation d’Yves Robert, c’est bien à Lebrac (Vincent Bres, prometteur) qu’il consacre son film. Ado rebelle, Lebrac devra faire des choix cruciaux sous les auspices de maître Merlin (Eric Elmosnino, très convaincant), instituteur magicien qui croit en l’ascenseur social.

Sans pour autant démontrer la nécessité de cette nouvelle adaptation, Yann Samuell réussit plutôt bien un exercice périlleux : faire d’une œuvre empreinte de nostalgie une réflexion douce sur le progressisme. Ce n’est pas "si tu veux la paix, prépare la guerre", mais "si tu veux la paix, mûris". Plus qu’une guerre de "boutons" (de gamin, donc), Samuell montre une guerre de génération : Lebrac est en révolte contre sa mère (Mathilde Seigner, toujours juste) et, en général, les adultes. C’est pour cette raison qu’il ne veut pas grandir, comme il a peur de "s’éduquer", car cela signifierait quitter le cocon rassurant du village.

A cet égard, les libertés prises avec le roman sont pertinentes. Tintin (Bastien Bouillon), meilleur ami de Lebrac dans le roman, devient un jeune appelé, de retour d’Algérie, dont l’expérience ouvre les yeux de Lebrac, tout comme y contribue Lanterne (Salomé Lemire) qui annonce la révolution féministe.

Le film n’est pas exempt de défauts : certaines scènes potaches semblent là pour justifier la présence d’Alain Chabat et Fred Testot, arguments marketing de l’affiche, mais dont les personnages ne sont qu’ornementation. Mais ce sont précisément sa rugosité et ses aspérités, corollaires de sa sincérité et d’une spontanéité préservée, que confèrent un certain charme à "La guerre des boutons", version Yann Samuell.


Réalisation et scénario : Yann Samuell, d’après l’œuvre de Louis Pergaud. Avec Vincent Bres, Salomé Lemire, Eric Elmosnino, Mathilde Seigner, 1h35