"Pour un enfant, rien n’est mignon, tout se vit au premier degré"

Après des adultes liés à l’enfance dans “Jeux d’enfants” et “L'Age de raison”, Yann Samuell a voulu l’aborder directement.

Alain Lorfèvre
"Pour un enfant, rien n’est mignon, tout se vit au premier degré"
©Lumière

Entretien

Pourquoi faire une nouvelle version de “La guerre des boutons” ?

Pourquoi adapter 200 fois par an Roméo et Juliette au théâtre ? Parce que ce sont des mythes et que les mythes attirent des auteurs. Toute histoire qu’on raconte répond à sept schémas, et sorti de ces sept schémas, on n’a rien inventé depuis les Grecs. On m’a proposé cette adaptation et cela m’a attiré, parce que ça concluait un parcours qui tourne autour de l’enfance. Je savais que je ferais un jour un film directement centré sur les enfants. J’ai posé deux conditions : ne pas faire un remake du film d’Yves Robert et pouvoir repartir du livre.

Comment est venue l’idée de transposer le récit en 1957 ?

J’ai écarté assez vite l’idée de revenir à l’époque du roman. Là, on aurait fait un film vraiment d’époque et on se serait enfermé dans la reconstitution. De même, il était impossible à mes yeux de le moderniser complètement : on ne peut plus imaginer que des gamins d’aujourd’hui se livrent une guéguerre dans les champs. Personne n’y croirait. Ou alors, il faudrait être beaucoup plus réaliste et on flirterait alors avec le fait divers, ce serait plus sordide. Il y a sans doute un film à faire sur la question, mais pas à partir de ce roman-là. Comme je voulais qu’il y ait quand même une vraie guerre en arrière-plan, j’ai songé à l’Occupation. Mais j’ai très vite réalisé que ce n’était pas possible : mes parents ont vécu l’Occupation, ma mère a survécu aux camps. Quand j’ai pensé à ce qu’ils me racontaient, je ne pouvais pas imaginer des gamins se menant une guerre des boutons. Cela me paraissait indécent.

Ne se prend-on pas la tête en faisant un film qui se situe dans une France qui n’existe plus ?

Si! si! bien sûr. C’est pour ça que j’ai essayé de trouver le juste milieu entre ce qui parle au public d’aujourd’hui sans faire de la nostalgie. C’est casse-gueule. Le langage, par exemple, n’est pas simple : il ne doit pas être trop rétro, mais on ne peut pas parler comme aujourd’hui. Ma solution, je l’ai résumée dans ce que j’ai dit à mon producteur : ce sera un film de gros plans. Les personnages importent plus que le décor et le contexte.

Est-ce la fin d’une trilogie sur l’enfance ?

Dans les deux précédents, je parlais avant tout d’adultes, même si ce qui se passe durant l’enfance est fondamental dans l’histoire. Ce qui revient toujours, c’est la question de positionnement de l’individu. Mais, c’est vrai que je boucle quelque chose. Dans les précédents, je faisais un état des lieux de ce qui restait de l’enfance une fois adulte, alors qu’ici, je fais l’état de lieux de l’enfance. A force de diriger des enfants et d’avoir des enfants, j’ai réalisé que le regard qu’on a est faussé : pour un enfant, rien n’est mignon, tout se vit au premier degré. L’enfance peut être dure du point de vue de l’enfant.

Comment vivez-vous “la guerre des Guerres” ?

Mal. Parce qu’un film est un engagement. J’ai consacré à celui-ci un an d’écriture, entre huit mois et un an de développement, treize semaines de tournage Et d’un seul coup, que quelqu’un débarque avec un projet similaire et tente de faire en sorte que mon film n’existe pas, c’est douloureux Au bout du compte, on n’a pas fait les mêmes films d’après ce que j’entends. Mais pourquoi aller chercher "La guerre des boutons" : n’y a-t-il pas suffisamment d’autres romans ou d’autres scénarios avec des enfants ?

Dans tous vos films, vos personnages ont une phrase fétiche : “Cap ou pas cap ?” dans “Jeux d’enfants”, “Même pas peur” ici. Dans la vie, qu’elle est la vôtre ?

Elle vient de la philosophie bouddhiste : "Si un problème a une solution, à quoi bon s’inquiéter; s’il n’en a pas, pourquoi s’inquiéter ?"