L’armée des "invisibles"

Pendant l’Occupation, 100000 Maghrébins, essentiellement des Kabyles, restèrent en France. Parmi ceux-ci, certains furent résistants, d’autres collaborèrent, d’autres encore naviguèrent entre deux eaux en attendant des jours meilleurs. Pour les juifs persécutés par les nazis et les autorités de Vichy, se prétendre "Mahométan", comme on disait alors, fut parfois salvateur. Ismaël Ferroukhi recrée cette période grise. Plus proche de "L’armée des ombres" de Melville que de "Indigènes" - dont il constitue cependant un complément -, "Les hommes libres" révèle une histoire occultée : on appela cette communauté immigrée "les invisibles". Invisible, Younès fait tout pour le rester. Jeune Algérien envoyant de l’argent à sa famille, il vit du marché noir, en marge d’événements dont il estime qu’ils ne le regardent pas. Jusqu’à ce qu’une rafle le transforme en informateur pour la police française. Au sein de la Grande Mosquée de Paris, il va alors devoir affronter la réalité de son époque et choisir son camp.

A.Lo.

Pendant l’Occupation, 100000 Maghrébins, essentiellement des Kabyles, restèrent en France. Parmi ceux-ci, certains furent résistants, d’autres collaborèrent, d’autres encore naviguèrent entre deux eaux en attendant des jours meilleurs. Pour les juifs persécutés par les nazis et les autorités de Vichy, se prétendre "Mahométan", comme on disait alors, fut parfois salvateur. Ismaël Ferroukhi recrée cette période grise. Plus proche de "L’armée des ombres" de Melville que de "Indigènes" - dont il constitue cependant un complément -, "Les hommes libres" révèle une histoire occultée : on appela cette communauté immigrée "les invisibles". Invisible, Younès fait tout pour le rester. Jeune Algérien envoyant de l’argent à sa famille, il vit du marché noir, en marge d’événements dont il estime qu’ils ne le regardent pas. Jusqu’à ce qu’une rafle le transforme en informateur pour la police française. Au sein de la Grande Mosquée de Paris, il va alors devoir affronter la réalité de son époque et choisir son camp.

Ferroukhi veut faire œuvre utile avec cette fiction historique, même si la brusque accumulation d’informations et si le parcours raccourci de Younès, candide de l’Histoire rattrapé par celle-ci, constituent un prisme dangereusement déformant : c’est comme si, soudain, toute la communauté musulmane avait été résistante, passive ou active. Ferroukhi essaye pourtant de nuancer, mais même son portrait de Si Kaddour Ben Ghabrit, le directeur de la Grande Mosquée, s’il évoque la main tendue vers l’occupant, retient surtout celle offerte au sultan du Maroc et aux Juifs de France.

Même ambivalence de résultat quant au manque de moyens. Celui-ci limite la perspective du film, alternant peu de décors et de seconds rôles, réduisant la mise en scène à un dispositif austère. Paris ressemble à un village, la Seconde Guerre mondiale à un conflit entre Français et Allemands, avec les juifs et les Arabes au milieu. Mais le film y gagne en modestie.

Reste que le ton, la couleur, l’interprétation confèrent à l’ensemble une justesse. Tahar Rahim, notamment, confirme, deux ans après "Un prophète", la diversité de sa palette de comédien. Il incarne en Younès le modèle même de l’individu apolitique soudain forcé de trouver sa place dans une tourmente qui le dépasse. Si le choix de Michael Lonsdale, dans un rôle de vieux sage religieux proche de celui de "Des hommes et des dieux", peut paraître facile, il est aussi une évidence : le comédien opère un nouveau sans-faute, sans effort apparent. Mahmoud Shalaby sert le très beau et authentique personnage de Simon Hallali, un chanteur juif qui passa entre les mailles de la persécution. Sa présence à l’écran permet au réalisateur de suggérer l’existence de la culture orientale dans le Paris de ces années-là. Notons, enfin, que Lubna Azabal, en peu de scènes, donne corps à une nouvelle figure de femme d’action et de conviction.

Réalisation et scénario : Ismaël Ferroukhi. Avec Tahar Rahim, Mahmoud Shalaby, Michael Lonsdale et Lubna Azabal. 1h50.

Lire notre entretien avec Tahar Rahim dans les pages "Découvertes" de ce jour.