Miracle au Havre

Dom, gardien de nuit dans un hôtel, se voit offrir trois vœux par Fiona, une fée. Le trio Abel, Gordon et Romy poursuit dans son troisième film son cinéma burlesque et poétique avec, cette fois, le Havre comme décor des pérégrinations de Dom et Fiona.

A.Lo.
Miracle au Havre
©LAURENT THURIN NAL

Les grands artistes se rencontrent sans le savoir. Au dernier festival de Cannes, il y avait deux films ayant le Havre pour décor : "La Fée", de Dominique Abel, Fiona Gordon et Bruno Romy, et "Le Havre", d’Aki Kaurismaki. Outre la cité portuaire française, les deux films avaient en commun Pierre Etaix : le grand maître du burlesque est, on le sait, l’inspiration maîtresse des trois premiers, tandis que le cinéaste finlandais lui a offert un second rôle dans son film. La boucle est bouclée quand Dominique Abel cite, parmi les réalisateurs dont les univers sont proches des siens, Tati, Etaix et Kaurismaki.

Comme les grands maîtres de jadis, Abel, Gordon et Romy varient sur le même thème. On retrouve donc leurs alter ego de cinéma : Fiona et Dom. Le dernier est cette fois gardien de nuit dans un hôtel rétro et peu occupé. Un soir, débarque sans bagage Fiona, qui lui déclare sans ambages être une fée. Pour le prouver, Fiona offre trois vœux à Dom. Pour le premier, Dom demande un scooter; pour le deuxième, très logiquement, de l’essence à vie; quant au troisième, Dom ne sait pas. "Prends ton temps", lui affirme Fiona, avant de se retirer. Le lendemain, un scooter attend Dom devant la porte. Mais la fée s’est évaporée

Dans "L’Iceberg", Fiona partait refaire sa vie au bout du monde. Dans "Rumba", elle perdait une jambe et Dom. Cette fois, elle cherche l’amour et la raison au cœur du Havre. L’architecture unitaire et moderniste de la ville convoque immanquablement le souvenir de "Mon Oncle" et de "Playtime" de Tati. Comme chez ce dernier, le récit se décompose en sketches successifs ayant pour décor l’urbanisme d’Auguste Perret, terrain de jeu inattendu qu’arpentent les clowns avec les protagonistes de leur sarabande : outre le gardien de nuit lunaire et la fée aux pieds nus, on y croise un touriste anglais et son chien-sacoche, des sans-papiers et une voiture sans moteur, des patients qui jouent leurs médicaments au poker, une Fréhel en short et en crampons, et son équipe de rugbywomen qui font la troisième mi-temps à "L’Amour flou", un bistrot tenu par un patron qui a des culs de bouteille en face des trous

Qu’il s’agisse des docks, du centre-ville, des vieux quartiers ou de terrains vagues en bord de mer, les trois réalisateurs embellissent la cité portuaire par le regard poétique qu’ils posent sur celle-ci et sur la vie. Leur cinéma est un jeu d’équilibristes en apesanteur (il y a aussi un homme volant, et on y fait des ballets aquatiques au milieu d’algues sacs-poubelles). On y court beaucoup, aussi, pour fuir l’ennui et les ennuis, avant de trouver le bonheur et l’amour d’un monde rêvé où les fées font des bébés qui s’appellent Jimmy.


Réalisation et scénario : Dominique Abel, Fiona Gordon, Bruno Romy. Avec les mêmes et Philippe Martz. 1h33.