Pax Femina

Dans un village du Proche-Orient, des femmes chrétiennes et musulmannes s’ingénient à cacher aux hommes les rumeurs d’affrontement qui leur parviennent. Un drame drôle et inventif de Nadine Labaki aussi savoureux que son “Caramel”. 1h50

A.Lo.
Pax Femina
©D.R.

Dans un paysage aride, un groupe de femmes vêtues de noir avance. Elles tanguent au rythme d’une chorégraphie lente. Arrivées à un cimetière, elles se séparent : les unes partent vers les croix, les autres vers les tombes surmontées d’un croissant. Unies dans la douleur, elles sont séparées malgré elles par la volonté des hommes. Dans ce village de montagne, accessible par un seul chemin escarpé, musulmans et chrétiens cohabitent pacifiquement, tandis qu’autour, fait rage une guerre confessionnelle. Les mines qui encerclent la localité sont autant meurtrières que rempart contre les intrusions extérieures. Au café d’Amal (Nadine Labaki), les hommes des deux religions se croisent et se parlent. La propriétaire elle-même n’a pas peur de se rêver au bras du maçon musulman qui rénove les lieux.

Cette utopie de tolérance est pourtant précaire. Il suffit d’un rien pour engendrer la suspicion sur l’autre communauté : une chèvre qui s’introduit dans la mosquée, une mauvaise farce d’enfant Quand des affrontements religieux endeuillent le village voisin, les femmes, fatiguées de pleurer leurs fils ou leur mari, vont rivaliser d’ingéniosité et d’imagination (avec la complicité d’un prêtre et d’un imam plus sages que leurs ouailles) pour empêcher que la nouvelle n’arrive aux oreilles des hommes, et déclenche un nouveau cycle de violence.

Quatre ans après son savoureux "Caramel", portrait de femmes dans le Beyrouth des années 2000, Nadine Labaki porte à nouveau un regard critique, mais lumineux sur son pays - jamais nommé, cependant, pour donner à son œuvre une portée plus universelle. Plutôt que la thèse prise de tête, la réalisatrice offre une fable poétique et drôle, où le naturalisme des scènes quotidiennes alterne avec de brusques interruptions de comédie (parfois musicale) jusqu’à une chute qui allie rire et gravité, tout en résumant le propos par une question pertinente. Nadine Labaki ose tout (jusqu’à convier une bande de call-girls russes pour tempérer les mâles ardeurs), conférant à son œuvre un ton original servi par une mise en scène et une direction d’acteurs vivifiantes.

Devant et derrière la caméra, elle emmène sa troupe de comédiennes et de comédiens (pour l’essentiel amateurs) du rire aux pleurs, du drame à la danse. C’est culotté, mais plein de grâce. Et si l’enchaînement des séquences est parfois un peu chaotique, c’est que le film, coup de gueule et coup de cœur, a l’énergie de l’espoir. Qui fait vivre et vibrer.

Réalisation : Nadine Labaki. Scénario : Rodney Al Haddid, Jihad Hojeily et Nadine Labaki. Musique : Khaled Mouzannar. Avec Nadine Labaki, Claude Msawbaa, Yvonne Maalouf, Leyla Fouad, 1h50.

Lire notre entretien avec Nadine Labaki dans nos pages "Découvertes".