Un beau dimanche en Bretagne

C’est l’anniversaire de Mamie, ses enfants et petits enfants se retrouvent en ce 11 juillet 79 alors que le Skylab prépare sa rentrée dans l’atmosphère. Juste un portrait de famille mais un bijou qui sent le vécu et dans lequel on peut reconnaître sa propre famille. Julie Delpy réussit son “Fanny et Alexandre” avec une formidable bande d’acteurs. 1h53

Un beau dimanche en Bretagne
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Fernand Denis

C’est l’anniversaire de mamie qui a usé plus d’un mari. Des quatre coins de la France, convergent ses enfants et leur petite famille.

Jean, par exemple, le petit dernier, l’artiste qui fait du théâtre à Paris, arrive avec sa femme et sa fille en train. Tante Monique vient aussi de Paris, mais en auto. Paris - Saint-Malo à cinq dans la 2CV, chapeau ! Le grand frère, Fredo, celui qui est médecin, est parti chercher les gâteaux avec son beau-frère, le mari de tante Micheline. Ils tardent un peu. Combien de bistrots entre la pâtisserie et la maison familiale ? Et puis, il y a encore tante Suzette, tonton Loulou et tante Clémentine. On va arrêter là, car il faut être de la famille pour s’y retrouver.

C’est comme les enfants, ce serait un jeu très amusant que de rendre leurs parents aux enfants. Sauf Albertine, évidemment, Julie Delpy l’a choisie comme pivot de son récit.

On a toute la journée pour apprendre à les connaître, en ce beau 11 juillet 1979, alors que Skylab se prépare à rentrer dans l’atmosphère. Peut-être bien au-dessus de la Bretagne. De toute façon, il n’y a rien d’autre à faire; Julie Delpy n’a pas prévu d’intrigue, de pesant secret de famille à déballer, elle s’amuse juste à croquer les convives, comme l’aurait fait Sempé, à recréer l’atmosphère.

Alors, il y a les Parisiens : cultureux, libertaires et gauchistes. Les bourgeois de province : rugueux, autoritaires et militaristes. Et entre les extrêmes, une sœur frappée dans le bon sens, elle raffole de la chansonnette, et puis une autre, frappée dans le mauvais sens par un ex-parachutiste en manque d’action. Tout le monde est content de se revoir, du moment que ce n’est pas trop souvent. Tout le monde s’aime bien, tant qu’on ne parle pas politique. Ce qui finit toujours par arriver en fin de journée. Mais bon, c’est comme cela la famille, il faut accepter certains dysfonctionnements.

Julie Delpy nous avait déjà présenté ses parents dans "2 jours à Paris", voici donc le reste de la famille pour une seule journée en Bretagne.

C’est tout, et c’est un petit bijou, car ça sent le vécu, et ce n’est pas la moindre magie du cinéma que de pouvoir reconstituer ce qui n’est plus et même ce qui n’est pas. En effet, chacun reconnaîtra là un bout de sa propre famille. Et ça sonne juste, car elle a trouvé le ton. En compagnie des adultes, comme des enfants, on n’arrête pas de se marrer. Quand l’oncle Jean - trop fort - raconte des histoires de daurades. Quand Albertine joue avec son cousin à Ken et Barbie (oui, dans cet ordre, c’est bien plus drôle). Faut aussi voir Christian l’ado, trop grand pour être à la table des petits, trop petit pour être à la table des grands, draguer au bal du village comme Bernard Menez dans "Pleure pas la bouche pleine". Il y a la mémé un peu sourde. Tonton Hubert qui a perdu la boule: c’est drôle quand il la retrouve, émouvant quand il la reperd. Car il y a un peu d’émotion entre les rires et les engueulades (ça s’échauffe à l’idée que la gauche puisse arriver au pouvoir). Tendre émotion qui submerge Albertine. Elle en pince pour le mignon Mathieu (normal, après une pêche aux crabes).

Julie Delpy a réussi son "Fanny et Alexandre", son "Milou en mai", son "Premier jour du reste de ta vie", son "Conte de Noël" et sa "Bûche", sa "Famille Tenenbaum" à elle, en compagnie d’une formidable bande d’acteurs croquant chaque personnage en lui donnant de la chair. En passant, elle s’interroge sur ce qu’on a hérité de ses parents. Visiblement, c’est à sa mère qu’elle doit son sacré caractère.

Le film passe comme une journée en famille avec ses beaux moments, ses crises, ses averses, ses éclaircies. Ça passe trop vite, mais on est content de rentrer.

Réalisation, scénario : Julie Delpy. Avec Julie Delpy, Eric Elmosnino, Aure Atika, Noémie Lvovsky, Bernadette Lafont, Vincent Lacoste 1h53.


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