C'était au temps où Hollywood hollywoodait

Comment réussir un film muet aujourd’hui ? Michel “OSS 117” Hazanavicius a relevé le défi au-delà des espérances. En racontant le malencontreux destin de Georges Valentin, star du muet qui ne croit pas du tout au parlant, il réussit le film le plus grisant, le plus euphorique de l’année. 100 minutes de magie du cinéma. 1h40

C'était au temps où Hollywood hollywoodait
©Peter Iovino
Fernand Denis

Sur l’écran noir et blanc, au format 1,33 (carré), George Valentin affirme par carton interposé - je ne parlerai pas - avant de s’évanouir sous la torture. Heureusement, son chien est là. Comment celui-ci s’y prend-il pour le libérer ? On ne sait pas, mais les spectateurs de l’immense salle de cinéma sont hilares. George Valentin, lui, est déjà dans la cellule suivante où sa belle patiente dans une robe en lamé, le temps de sauter dans un bolide, de bondir sur un biplan et il ne restera plus aux méchants qu’à le maudire, car "the end" s’inscrit sur l’écran.

C’était au temps où Hollywood hollywoodait, au temps des studios aux portiques de palais, des nababs fumant le cigare, des stars vénérées comme des dieux vivants, des avant-premières crépitantes sous les flashes à bulbes. C’était au temps où George Valentin était le George Clooney puissance 10 de son époque : au temps où Peppy Miller, une flapper parmi des milliers d’autres, se rêvait sur un grand écran. Un banal incident, et l’un va prendre l’autre sous son aile. "A star is born", comme on dit encore et toujours à Hollywood; n’est-ce pas Clint ! Mais en 1929, l’écran balbutie et l’aile de la carrière de Mr Valentin se met à battre dangereusement.

Voilà sans doute le film le plus tonique, le plus grisant, le plus euphorique et le plus improbable de l’année. Réaliser, en 2011, un film noir et blanc, c’est risqué. Le vouloir muet en plus, c’est suicidaire. Et rêver d’en faire un film tout public, c’est de la folie. Autant vouloir escalader l’Everest pieds nus et en calebard.

Eh bien, Michel Hazanavicius l’a fait. Il a relevé le défi au-delà de toutes les espérances. Sans doute, parce qu’il n’a pas entamé l’ascension avec l’idée d’un exploit, d’une mission impossible, mais comme un passionné qui aimerait ouvrir les yeux des spectateurs, leur montrer que le cinéma muet n’est pas un cinéma primitif, rudimentaire, car il est privé de la parole, de la couleur, de la musique, parfois. En fait, c’est tout le contraire. Dans les années 20, le 7e art est très sophistiqué, incroyablement inventif. A cause des contraintes justement, les réalisateurs sont forcés de chercher des solutions du côté du montage qui manipule, de la grammaire qui se complexifie, de la musique qui oriente les émotions et, enfin, l’imagination qui élève l’esprit. Leur challenge permanent est : comment transformer une sensation, un sentiment en une image ? Hazanavicius en donne un exemple éclatant dans une petite scène. Pour montrer l’intensité de l’amour de Peppy Miller pour George Valentin, on voit celle-ci enfiler son bras dans son veston qui pend au portemanteau et s’enlacer elle-même. C’est beau comme du Lubitsch. Autre scène muette on ne peut plus parlante, la manchette du journal Variety "Who’s that girl ?". Exactement la question que se pose l’épouse de Valentin. Faut-il y voir un clin d’œil à la scène du déjeuner de "Citizen Kane" ?

Même pas sûr, car si "The Artist" est une reconstitution somptueuse, ce n’est pas un hommage truffé de références, ni une tranche de nostalgie, un exercice de style, ni même un pastiche de la part de l’auteur des "OSS 117".

Comme Gene Kelly dansant sous la pluie, Hazanavicius déborde d’admiration à l’égard des films et des auteurs de cette époque. Jean Dujardin partage son enthousiasme, et pour cause. Jamais, il n’a eu l’opportunité d’incarner un personnage qui sollicite autant son expressivité. Le bonheur de le voir jouer n’a d’égal que la prestation de Bérénice Bejo débordante de tempérament, d’énergie, au charisme saisissant en noir et blanc. Mais, il faut le reconnaître, même si l’amour-propre de Dujardin et Béjo doit en souffrir, le meilleur acteur sur l’écran, c’est le chien. C’est aussi le plus cabot.

100 minutes de pur cinéma glamour, jubilatoire, exaltant, poétique, populaire, complice (Ah! les cartons à double sens, l’apparition du premier son). 100 minutes dans l’air du temps, celui de la célébrité à tout prix et du gouffre de l’oubli. 100 minutes de cinéma qui donne aussi envie de plonger dans la partie immergée du 7e art, où se trouvent Chaplin, Keaton, Murnau, Borzage. 100 minutes de magie du cinéma.


Réalisation, scénario : Michel Hazanavicius. Production : Thomas Langmann. Image : Guillaume Schiffman. Avec Jean Dujardin, Bérénice Béjo, John Goodman, James Cromwell, Penelope Ann Miller 1h40.