Steven Spielberg : "Je ne voulais pas trahir Hergé"

On croirait presque voir Tintin et le capitaine Haddock en chair et en os. Steven Spielberg et Peter Jackson, visionnaires et complices, ont travaillé à quatre mains pour donner vie à l’œuvre d’Hergé.

Caroline Vié
Steven Spielberg : "Je ne voulais pas trahir Hergé"
©Reporters / Abaca

Entretien

On croirait presque voir Tintin et le capitaine Haddock en chair et en os. Steven Spielberg et Peter Jackson, visionnaires et complices, ont travaillé à quatre mains pour donner vie à l’œuvre d’Hergé.

Quand le réalisateur de "E.T." rencontre celui du "Seigneur des anneaux", une bande dessinée mythique s’anime sur grand écran. "Je suis fan de Steven Spielberg depuis ma naissance, plaisante Peter Jackson. Il fait partie des cinéastes qui m’ont donné envie de faire du cinéma." Son aîné ne tarit pas d’éloges non plus sur lui. "Peter a fait bouger les choses dans le domaine du 7e Art de façon remarquable. Je me retrouve dans sa passion pour les films comme dans son envie constante d’innover."

Si Spielberg n’a découvert Tintin qu’après avoir réalisé "Les aventuriers de l’Arche perdue" en 1981, Jackson est un fan pur et dur du petit reporter depuis ses plus jeunes années. "Quand j’étais gamin, j’aimais me projeter dans ce héros intrépide. J’étais plutôt solitaire, pas très bien dans ma peau et je trouvais merveilleux de découvrir qu’un personnage au physique improbable pouvait régler leur compte à des méchants internationaux." Steven Spielberg avoue son émerveillement devant la parfaite connaissance de son confrère, connaissant l’univers d’Hergé sur le bout des doigts. "Il a fallu que je me remette au niveau. J’ai redécouvert la richesse des albums et retrouvé le choc que j’avais ressenti lorsqu’on a m’a initié à Hergé", se souvient-il. Les deux hommes ont aussi fait appel à trois scénaristes "tintinophiles", pour retrouver le charme des albums, Steven Moffat (auteur sur la série "Doctor Who"), Joe Cornish ("Attack the Block") et Edgar Wright ("Shaun of the Dead") ont planché sur le sujet. "Nous avons été immédiatement d’accord pour nous appuyer sur un script solide. Cette base allait nous permettre de nous focaliser ensuite sur l’aspect visuel du film", insiste Jackson.

Le duo était conscient de s’attaquer à un gros morceau. "La principale difficulté était de satisfaire à la fois le public ignorant tout de Tintin et les fans passionnés qui nous attendaient avec une certaine méfiance, explique Peter Jackson. Il fallait se montrer suffisamment libre pour séduire les premiers tout en restant assez fidèle aux livres pour ne pas se mettre à dos les seconds !". L’équipe a trouvé un soutien non négligeable chez les héritiers d’Hergé qui ont épaulé le projet à 100 %. "J’étais fort triste de ne pas avoir pu rencontrer Hergé avant sa mort, avoue Spielberg, surtout que cela s’est joué sur quelques semaines ! Je ne voulais pas risquer de trahir l’esprit de son œuvre et l’aide de ses proches a été très importante. Ils savaient que nous serions respectueux à l’égard de son œuvre."

Les deux hommes ont tenu à retrouver le look inimitable des planches du maître et se sont penchés sur de nombreux dessins originaux et autres travaux d’Hergé. "Notre but était de faire pénétrer le spectateur dans les albums comme s’il était un témoin privilégié de l’aventure."

Jamie Bell, découvert dans "Billy Elliot", ayant été choisi pour incarner Tintin et Andy Serkis, vu récemment dans la peau du primate émouvant de "La planète des singes - les origines", ayant été sélectionné pour incarner le capitaine Haddock, la Licorne a pu prendre la mer en "motion capture" (ou mocap en abrégé, procédé consistant à filmer les mouvements des acteurs, puis à retravailler l’image pour les transformer à l’envi et en 3D relief.

"Une technique cinématographique ne tient la route que si on l’oublie dans les cinq premières minutes de la projection", déclare Steven Spielberg. Le réalisateur a travaillé avec du lourd en multipliant les difficultés. Il a utilisé la mocap et s’essaye au relief pour la première fois. "Il fallait que la technique se mette à notre service et pas l’inverse, insiste Peter Jackson. La mocap fait de vous un magicien et un peintre parce que vous pouvez faire exactement ce que vous souhaitez. Vous n’avez plus aucune contrainte extérieure. C’est une bonne façon d’avoir un contrôle total sur le résultat final."

Le cinéaste néo-zélandais sait de quoi il parle. Il a donné ses lettres de noblesse au procédé avec des personnages aussi criants de vérité que Gollum et King Kong, déjà incarné par l’impressionnant Andy Serkis. "Il ne faut pas croire que la mocap permet aux comédiens de s’économiser ! L’essence de leur performance est saisie avec une précision inouïe et c’est bien eux qu’on voit à l’écran." La 3D a aussi permis aux créateurs de renforcer l’implication du public. "Il n’a jamais été question de l’utiliser comme un gadget, insiste Jackson. L’idée était d’immerger le spectateur dans les cases de la bande dessinée, pas de lui lancer des objets en pleine figure."

C’est bien évidemment du succès du Secret de la Licorne que va dépendre la longévité de la saga Tintin. "Steven et Peter restent prudents, ce qui est bien naturel, mais je peux avouer que je suis fière du résultat final", déclare la productrice Kathleen Kennedy qui a veillé sur les enfants terribles durant toute la production. Peter Jackson ne cache pas son enthousiasme à l’idée de faire un bout de chemin avec Tintin et Milou. "J’aime tellement les livres que je me verrais bien poursuivre l’aventure pendant un bon moment. Il y a tant à faire et à montrer. Les albums recèlent des personnages incroyables et permettent des voyages épatants dans le monde entier" avoue-t-il. On le comprend d’autant plus qu’il est censé réaliser le deuxième volet. "J’aimerais que notre film donne envie au public de découvrir les albums", déclare Steven Spielberg, conscient du fait que les Américains ne sont guère familiers du petit reporter. Jamie Bell alias Tintin, partage sa passion. "J’envie les gens qui vont s’initier à Tintin et plonger dans cet univers magique pour la première fois ! Ils ne savent pas encore le bonheur qui les attend." Et Andy Serkis de conclure avec la voix bourrue du capitaine Haddock : Allez voir le film, mille sabords, vous ne le regretterez pas !"