Ryan’s car

Je suis totalement avec vous pendant cinq minutes, après démerdez-vous." Que veut dire exactement ce garçon en blouson blanc avec un scorpion doré imprimé dans le dos ?

Ryan’s car
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Fernand Denis

Je suis totalement avec vous pendant cinq minutes, après démerdez-vous."

Que veut dire exactement ce garçon en blouson blanc avec un scorpion doré imprimé dans le dos ? L’explication va suivre. A couper le souffle. Deux braqueurs s’engouffrent dans sa voiture et notre Driver va les conduire à l’endroit convenu, en cinq minutes. Une poursuite de voitures dans Los Angeles comme on en a jamais vue. Pas de slalom à contre sens, de cascades fastes et furieuses, de trajectoires incroyables assistées par ordinateur, de surenchère tôlée et froissée. Deux mains gantées et un volant. Deux radios (une branchée sur un match de base-ball, l’autre sur les flics) et un cerveau. On ne quitte pas l’habitacle de la voiture et on regarde avec les yeux de la souris, le gros chat policier suer sang et eau pour l’attraper.

On s’intéresse autant aux poursuites de bagnoles que Jean-Luc Dehaene à l’éthique ou Roger Vangheluwe à l’Evangile; mais là, on est bluffé. C’est virtuose, hypnotique, plastique, beau comme du Michael Mann de "Collateral", qui inscrivait une séquence de l’ADN de L.A. sur l’écran.

Notre Driver a beau fréquenter les garages où il bichonne sa Chevy Malibu 1973, il patine pour sa discrète voisine, toute mimi. S’il n’embraye pas c’est qu’elle a un mari derrière les barreaux et un petit garçon à élever. Alors, il ne dit pas un mot, n’ose pas un geste - ou alors c’est pour la bonne cause dans l’ascenseur -, mais sa gentillesse le trahit. Son regard aussi. Un vrai gentleman. Gentleman driver. Un garçon invisible malgré ses deux visages, cascadeur de jour pour les studios et as du volant la nuit au service des truands. Invisible et silencieux, émotions cadenassées et contrôle permanent; il contient une telle pression qu’elle s’échappe parfois, avec une violence extrême.

"Drive" est un film de genre, un film d’action avec des bagnoles mais réalisé par quelqu’un qui ne sait pas conduire. Nicolas Winding Refn n’a pas son permis, c’est le conducteur qui l’intéresse, un individu énigmatique, dans lequel il voit la projection d’un chevalier contemporain. Voire d’un samouraï puisqu’il vend ses services au plus offrant mais selon un code de l’honneur, une dignité d’un autre temps.

Au bout du compte, du conte aussi, "Drive" relève moins du film de bagnoles - il n’y a d’ailleurs que deux poursuites - que d’une sorte de roman courtois remis au goût du jour. Les vers octosyllabiques cèdent la place aux huit cylindres, le héros reste chevaleresque et la belle délicate comme la rose. Sous le capot, aucune trace d’électronique, du moteur classique à explosions. Des explosions d’ultraviolence tellement fulgurantes et récurrentes chez le réalisateur de la trilogie "Pusher" et de "Valhalla Rising" qu’elles appellent une explication. "L’art est un acte de violence , revendique-t-il (1) . Pour moi, la violence extrême exprime des émotions extrêmes." La violence qui émane du Driver est donc à la mesure de l’intensité de ses sentiments pour sa voisine de palier. En somme, la brutalité du combat n’a d’égal que l’élégance de la romance. Et Ryan Gosling joue cela avec toute la retenue et la virilité d’un Eastwood jeune mis en scène par un Don Siegel, un John Boorman de son temps.

Nicolas Winding Refn est reparti de Cannes avec le prix de la mise en scène dans la boîte à gants. Si "mise en scène" relève d’un concept flou pour certains, la vue "Drive" peut se révéler éclairante.

Réalisation : Nicolas Winding Refn. Scénario : Hossein Amini. Images : N.T. Sigel. Musique : Cliff Martinez. Avec : Ryan Gosling, Carey Mulligan, Ron Perlman 1h40.

(1) Entretien avec Nicolas Winding Refn dans "La Libre Belgique" du 8 septembre.