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Est-il rouge ou bleu ? Vert ou orange ? Idéaliste ou corrompu ? Ministre dans “L’Exercice de l’Etat”, il est un homme politique aujourd’hui. Olivier Gourmet y livre une de ses meilleures interprétations.

Fernand Denis - Entretien - Au FIFF à Namur
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©ENZO ZUCCHI

La Promesse", évidemment. "Ceux qui m’aiment prendront le train", "Nationale 7", "Sur mes lèvres", "Mercredi folle journée", "Le Fils", "La Petite Chartreuse", "Congorama", "Mon colonel", "Home", "Mesrine", "Venus noire" ; voila quelques-uns des films qui ont imposé Olivier Gourmet parmi les meilleurs comédiens de sa génération. "L’Exercice de l’Etat" s’ajoute à la liste. Dans le rôle d’un ministre, il livre une de ses meilleures interprétations en animal politique, qu’il actualise et complexifie. Ce film de Pierre Schoeller est aussi l’un des plus passionnants de l’année. Deux bonnes raisons de voter Gourmet.

Quelle fut votre réaction à la lecture du scénario de Pierre Schoeller ?

Très positive car je le trouvais très bien écrit, construit, préparé. C’est rare de trouver un scénario avec cette charge de travail-là. Souvent, on se dit, c’est une bonne idée, mais il y a encore du travail, des étapes. Ici c’était vraiment mûr. Je croyais qu’on pensait à moi pour le rôle du chef de cabinet, un rôle silencieux, je fais souvent les mecs un peu silencieux et dans l’ombre (rires). Mais c’était pour jouer le ministre. J’étais content car il y avait ce que j’aime dans ce personnage, il passe par énormément de couleurs, d’humeurs, de ressorts humains. Pierre le voulait très physique, animal pour ne pas être uniquement dans le verbe politique. Il voulait un film en mouvement. C’est la raison pour laquelle il a pensé à moi. Il sait que j’aime travailler avec le corps, d’abord, pour pouvoir dire les mots.

Vous deviez jouer l’adrénaline ?

Pierre a rencontré de nombreux hommes politiques, qu’ils soient de gauche ou de droite, tous parlent de cette adrénaline. Comme d’une révélation dans une église quand on reçoit la foi. Quand il rentre en charge ministérielle, quand il pénètre dans un lieu chargé d’histoire, le fait de s’asseoir dans le fauteuil ou untel et untel se sont assis, déclenche chez l’homme politique quelque chose de physique, qui le galvanise. Comme je n’ai pas vécu cela, je me suis dit que ce devait être comme lorsque ma femme a accouché. Je n’étais pas là car c’était une césarienne. On est venu me chercher dans la chambre et on m’a dit : "Votre fils est au bout du couloir." En faisant ces 25 mètres jusqu’à cette coque en verre, quelque chose de physique s’est passé en moi, la paternité.

Avez-vous préparé ce rôle physiquement auprès d’un ministre ?

Un seul jour. J’aurais préféré davantage et dans un ministère plus dans l’urgence que celui de la Culture puisque j’étais avec Frédéric Mitterrand. Mais, même là, j’ai été stupéfait de voir la charge de travail, la vitesse à laquelle il faut prendre une décision. L’adrénaline était perceptible. En jouant, je n’avais pas de modèle en tête. J’aime bien la politique, je regarde plus les émissions politiques que les films à la télé. Les films, j’essaie de les voir au cinéma. La force du scénario c’est la fiction. Souvent elle a plus de force que la réalité. Copier un homme politique, c’est une fausse bonne idée. Dans "La Conquête", on s’intéressait à la qualité de l’imitation. Est-ce qu’il fait bien Sarkozy, est-ce qu’il fait bien Chirac ? L’ambition de ce film est dans son titre : qu’est-ce que l’exercice de l’Etat ?

Et aussi de réinventer le film politique ?

Pierre a mis huit ans à peaufiner ce projet. Il a beaucoup travaillé, s’est beaucoup renseigné. Il a fait lire son scénario, à plusieurs étapes, par des directeurs de cabinet. Il s’est entouré. Il a trouvé cet équilibre difficile entre la tension cinématographique et la tension sociale, humaine, du propos. Cela donne un film fort, puissant, précis sur l’exercice de l’Etat, avec un suspense qui embarque le spectateur : va-t-il privatiser ou pas ? Va-t-il continuer ou démissionner ? Pierre décortique les arcanes de la politique de manière cinématographique.

On découvre aussi le rôle joué par les hommes de l’ombre, dont le directeur de cabinet.

Un ministre est seul. Le pouvoir isole. Mitterrand m’avait dit : "C’est 24h sur 24h, je n’ai pratiquement plus un moment de loisir." La vie privée en prend un coup. On le voit dans le film, il ignore que sa fille est partie en Egypte. Le directeur de cabinet c’est souvent le sage, l’ange gardien. C’est lui qui connaît le fonctionnement. Saint-Jean, c’est quelqu’un qui se construit. Il connaît la politique mais il apprend à être ministre. Il a encore une certaine naïveté. En fait, c’est le directeur de cabinet qui décide avec l’aval du ministre. Quand on voit le nombre de dossiers, il faut se rendre compte de l’énorme travail de synthèse accompli par les conseillers, pour que le ministre puisse, en quelques pages, se faire une idée. C’est une fourmilière, un ministère.

Un homme politique doit-il posséder des qualités de comédien ?

Je ne crois pas. Pour être aimé médiatiquement, oui. Pour être efficace, non. J’ai traîné à la Chambre, au Sénat, on voit des parlementaires de tout style. L’essentiel, c’est la force intérieure, et un cuir épais, pour encaisser les coups, et les rendre aussi. Etre bon acteur, c’est certainement un atout quand on doit faire passer des vessies pour des lanternes. Mais il faut surtout beaucoup de volonté et un gros ego. Cela n’empêche pas, comme Saint-Jean, d’avoir une vraie générosité, une vraie intégrité, un vrai souci citoyen et républicain.

Une capacité d’improvisation est toutefois bien nécessaire.

Oui. Le film a été projeté à l’ENA. J’ai parlé avec des étudiants, ils sont rodés à cela. Comme dans les écoles de théâtre, ils ont des ateliers. Ils racontaient qu’ils avaient fait le travail sur l’accident de car, comme dans le film. Ce qu’il faut dire, ne pas dire. Ils trouvaient le film de Pierre très précis. Sur le lieu de l’accident, il dit exactement ce qu’il faut dire et dans l’ordre. D’abord les victimes, puis l’Etat qui mobilise ses forces et enfin, les leçons à en tirer. Ils font ainsi des exercices de politique-fiction.

Comment interprétez-vous le prologue ?

C’est un rêve érotique. Je l’interprétais en me mettant à la place du crocodile qui dévore la République, nue. Pierre ne donne jamais vraiment une explication mais il dit qu’il ne voulait surtout pas commencer comme un film politique avec un ministre en train de donner des ordres. Il voulait démarrer avec un moment étrange, pas connoté. J’entends des tas d’interprétations de cette scène.

Comment s’est déroulée la rencontre avec Michel Blanc ?

J’étais étonné de trouver quelqu’un qui me ressemblait. On vient tous les deux du théâtre mais pas du même cinéma. Lui vient des comédies et moi du film bio.

Du film bio ?

Je viens d’inventer le concept. Cinéma d’auteur, cinéma social sont aujourd’hui des expressions trop connotées, presque péjoratives. Il fallait trouver un nouveau label : le cinéma bio, sain pour le corps et sain pour l’esprit. Et sans artifices.

Lire la critique de "L’Exercice de l’Etat" en page 6 de "La Libre Culture" du 2/11.