Les pieds dans le tajine

Il était une fois en Islamie, des hommes au bistrot qui regardaient leurs femmes chargées comme des ânes, aller chercher l’eau à la source dans la montagne. Lassées d’être traitées comme des cruches, elles décident de faire la grève du sexe. Radu Mahaileanu signe un conte naïf mais prémonitoire, qui éclaire les événements du monde arabe. 2h04

F.Ds
Les pieds dans le tajine
©Cinéart

Il a du flair Radu Mihaileanu ("Le concert", "Va, vis et deviens") . Et même plus que du flair. Présenté à Cannes en mai dernier, son film est carrément prémonitoire sur l’avenir des (r)évolutions arabes. Elles passeront par les femmes où elles ne passeront pas. Et les récentes déclarations de ceux qui ont pris les commandes en Tunisie et en Libye invitent à craindre qu’elles ne passeront pas, qu’il s’agit juste d’un simple changement de tyran, comme du Shah à Khomeiney en Iran, la peste, ça change du choléra ? Tout cet élan ne charria-t-il rien d’autre ? Soumises à l’inquisition religieuse, les femmes vont-elles bientôt regretter Ben Ali et Khadafi ?

Radu Mihaileanu saisit parfaitement cet enjeu à travers cette fable orientale.

Il était une fois, en Islamie, un village dans la montagne. Tous les jours, les femmes vont et viennent sur des chemins rocailleux chercher l’eau à la source. Ecrasées sous le poids des seaux et du soleil, elles font parfois de vilaines chutes, aux conséquences parfois dramatiques, comme des fausses couches. Pour Leila, jeune femme mariée, éduquée, cela ne peut plus durer. Mais comment convaincre les hommes à empoigner le problème, à creuser un puits, au lieu de passer leur temps, au café, à regarder passer ces femmes chargées comme des ânes. Leila a une idée : la grève du sexe.

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle ne suscite pas l’enthousiasme, certaines craignent des représailles musclées, voire d’être répudiées. Mais Leila a de l’énergie à revendre, un esprit affûté, le soutien de la forte en gueule locale surnommée le Vieux Fusil, et aussi un mari instituteur, très amoureux, large d’esprit, ainsi qu’un ex qui a des remords.

Dans un décor pittoresque, Radu Mihaileanu joue la carte de la naïveté, des bons sentiments, des traditions locales (les femmes ne peuvent pas dire les choses, mais elles peuvent les chanter) pour mettre les pieds dans le tajine, en éclaboussant bien tous les sujets qui fâchent : le droit des hommes de répudier leur femme, de les battre, de marier leurs filles de force, de les priver d’éducation, de les faire travailler comme des bêtes de somme. Il montre aussi les paradoxes de la situation. Tous les hommes ne sont pas forcément des machos et des foutards, mais les plus ouverts, les plus évolués sont eux-mêmes prisonniers de la pression sociale et religieuse, très conservatrice. Et les plus ardents défenseurs de cette situation sont souvent des femmes elles-mêmes.

L’arme secrète de Mihaileanu consiste à ne pas diaboliser l’imam local, mais de le dépeindre comme un homme profondément religieux - dans le sens positif du terme - qui n’entend pas manipuler le Coran comme un instrument de pouvoir ou pour son confort personnel, mais bien révéler aux femmes que le livre sacré défend leurs droits.

Pour accentuer le côté de la fable, Mihaileanu a construit un casting œcuménique. Le réalisateur roumain, d’origine juive, s’est entouré d’une distribution cosmopolite, partant de la France avec Leila Bekhti et Hafsia Herzi jusqu’à la Palestine avec Hiam Abbass, en passant par l’Algérienne Biyouna, vraiment extraordinaire, et le très subtil acteur marocain Mohamed Majd.

Certes, "La source des femmes" ne manque pas de défauts, sa dimension pittoresque, son simplisme, ses métaphores appuyées ont de quoi faire ricaner les fins esprits. Il n’en reste pas moins un film qui éclaire le véritable enjeu de ce qui est en train de se passer dans le monde arabe.

Réalisation : Radu Mihaileanu. Scénario : Radu Mihaileanu, Alain-Michel Blanc. Images : Glynn Speeckaert. Avec Leila Bekhti, Hafsia Herzi, Biyouna, Hiam Abbass 2h15.