Autant en emporte la raison d’Etat

1865. La guerre de Sécession se termine, les armées sudistes vont de défaite en défaite, la victoire finale est désormais en vue pour les Yankees. Redford met en scène le procès des assassins du président Lincoln. L’anecdote est datée, mais les parodies de justice sont d’actualité en Tunisie, Egypte, Libye…

Autant en emporte la raison d’Etat
©Claudette Barius, SMPSP
Fernand Denis

1865. La guerre de Sécession se termine, les armées sudistes vont de défaite en défaite, la victoire finale est désormais en vue pour les Yankees. A Washington, l’ambiance est détendue. Ce soir, le président Lincoln accompagne sa femme au théâtre, quand un coup de feu retentit, un homme bondit sur la scène, c’est un acteur célèbre, John Booth, qui s’accuse fièrement d’avoir assassiné le Président. Dans la confusion, Booth s’échappe. Il est évident qu’il n’a pas agi seul. La chasse aux hommes est lancée. Booth sera abattu dans une grange, et sept hommes se retrouvent devant les juges. Et une femme, Mary Surratt. Elle est la propriétaire de la pension où se réunissaient les comploteurs, parmi lesquels son fils en fuite. Les autorités l’accusent d’avoir participé à l’assassinat, et souhaitent en faire un exemple, il faut frapper, punir, calmer la colère de la foule en envoyant quelques personnes au gibet. Le plus vite possible. Dès lors, elles seront jugées devant un tribunal militaire.

Respecté de tous, un grand avocat prend le mouvement à contre-courant, trouvant ce procès expéditif, contraire à la Constitution. Toutefois, ses origines sudistes ne pouvant que nuire à l’accusé, il ordonne à un des avocats de son cabinet de se charger de l’affaire, un jeune capitaine nordiste qui s’est illustré sur les champs de bataille.

Pour résumer l’état d’esprit de ce jeune homme, c’est un peu comme si on demandait à un rescapé belge d’Auschwitz d’assurer la défense de Léon Degrelle. Non seulement, le sort de cette femme le laisse indifférent, mais il n’est absolument pas convaincu de son innocence. Et, de son côté, la femme ne cherche pas à être défendue, car elle veut protéger la cause et son fils. Mais confronté à la parodie de procès, véritable pièce déjà rédigée en haut lieu, dans laquelle on veut le faire jouer, il se découvre lui-même une cause, celle de rendre la justice dans les règles fixées par les pères de la Constitution. Ceux-ci, justement, entendaient protéger tous les citoyens, même dans des périodes troublées. Et de se lancer dans un combat d’autant plus noble qu’il se sait perdant quel qu’en soit l’issue. Car s’il gagne, s’il sauve la tête de Mary Surratt, il passera pour un traître auprès des siens.

Dans un cadre on ne peut plus solennel - Lincoln est l’âme de la nation américaine -, Robert Redford met en scène un film de procès comme on les aime avec "Objection votre honneur" et tout le toutim. Il est d’autant plus palpitant que les règles ne sont pas respectées, l’avocat doit plaider à vue, anticiper les coups de l’adversaire. Il est d’autant plus poignant que ce jeune homme brillant, ce brave promis à une carrière de premier plan, a tout à perdre. Tant professionnellement, sa défense combative est vécue comme une provocation par les Nordistes. Et sentimentalement, sa compagne ne comprend pas son combat qui l’isole et ruine son avenir professionnel.

Pas besoin de coup de théâtre, de rebondissement pour maintenir la tension. Certes, l’anecdote est datée, mais les parodies de justice en Tunisie, en Egypte, en Libye lui apportent une incandescente actualité.

Et puis, derrière la caméra, Robert Redford peut compter sur une véritable troupe d’acteurs galvanisés. Plaider et jouer ne manque pas de similitudes, et les comédiens manifestent une évidente jouissance. Colm Meaney, à contre-emploi, manifeste une autorité sèche; Danny Huston aime les effets de manche retors; Kevin Kline est sincèrement convaincu que la fin justifie les moyens; on se sent plus intelligent rien qu’en écoutant Tom Wilkinson; Robin Wright est d’une retenue opaque et l’épatant James McAvoy sort le grand jeu, mêlant passion, doute, sacrifice, courage.

Deux heures palpitantes, denses, profondes, civiques autour d’un sujet fondamental. Avec un épilogue surprenant. Un happy end, en quelque sorte.


Réalisation, production : Robert Redford. Scénario : James Solomon. Avec James McAvoy, Robin Wright, Kevin Kline, Tom Wilkinson, Danny Huston, Evan Rachel Wood 2h03.