Haut, bas, fragile

C’est un beau roman, une belle histoire. Une fille entre dans un bistrot, hésite devant la carte des consommations, commande un jus d’abricot. Dans ce bistrot, un garçon vient de voir un ange passer. Pour se donner du courage, il se dit: "Si elle commande un jus d’abricot, j’ose l’aborder."

Fernand Denis
Haut, bas, fragile

C’est un beau roman, une belle histoire. Une fille entre dans un bistrot, hésite devant la carte des consommations, commande un jus d’abricot. Dans ce bistrot, un garçon vient de voir un ange passer. Pour se donner du courage, il se dit : "Si elle commande un jus d’abricot, j’ose l’aborder." Et c’est Los qui rencontre Angeles, Coca meets Cola, ces deux-là sont faits pour la vie. Et pour un court métrage - les gens heureux, comme sait -, si le destin ne s’en mêle pas. Alors, il s’en mêle en éliminant l’amoureux. La jeune fille s’enferme dans le malheur, s’assomme de travail. La vie continue, les années passent, sur un nuage noir, à distance du monde.

Et puis, un jour, un geste fou. Un de ses employés, auquel elle porte généralement autant d’attention qu’à une porte vitrée, entre dans son bureau pour régler un problème avec le dossier 114. Elle se dirige vers lui et l’embrasse passionnément. Le lendemain, elle lui demande d’excuser ce geste inapproprié, de faire comme s’il ne s’était rien passé. Mais lui, installé depuis 24 h sur son nuage blanc, ne voit pas comment redescendre sur terre.

Une comédie romantique ? Techniquement, pas vraiment. Il faut deux caractères opposés pour faire des étincelles, mais Markus n’a pas de caractère, pas de personnalité. Enfin, c’est méchant de dire cela, parce qu’il est simplement gentil, un peu drôle et délicat (nous invite à penser le titre). C’est surtout, comme dit son patron, que cette "femme efface toutes les autres". On ne voit qu’elle. Et lui, c’est juste un pull beige, rayé, tout moche.

Une histoire d’amour entre Amélie Poulain et François l’embrouille, on oublie tout de suite. C’est aussi crédible qu’un aristo parisien paraplégique qui deviendrait le meilleur pote d’un black de banlieue sortant de prison. On est au cinéma, certes, mais pas dans le genre fantastique.

"La délicatesse" n’est pas un film dans l’air, ni les mœurs du temps. Il a quelque chose d’un peu désuet. Certains trouveront le film léger, croyant être sévères, alors que, sans le savoir, ils font un compliment. Car c’est un film en apesanteur par moments. Il n’a pas la grâce tout le temps. Le début est même plombé, l’amour idéal originel est surtout banal. Pio Marmai est un joli garçon, mais dépourvu de charisme. Sa disparition brutale devrait nous dévaster comme Winslet perdant son Leonardo, mais c’est juste Fortis lâché par BNP. Marmai parti, le charme d’Audrey Tautou peut enfin agir, mais c’est François Damiens qui permet au film de décoller. Car c’est autre chose de séduire avec de la gaucherie, du manque d’assurance, un profil bas, des pulls lignés et une calvitie galopante. Certes, au départ du best-seller de David, les frères Foenkinos développent de jolies idées de mise en scène - la touche d’Emilie Simon, par exemple -, mais leur coup de génie, c’est l’improbable pari Damiens. Ils lui font une confiance absolue et elle est bien placée, plus solide que le bon d’Etat. Car, on les voit les défauts du film, on les remarque les ficelles, mais Damiens, c’est mieux que les effets spéciaux, sa sincérité efface tout. Lui qui peut jouer énorme, macro, il joue ici modeste, micro. Et la pellicule vibre comme il faut.

Réalisation: David et Stéphane Foenkinos. Scénario : David Foenkinos, d’après son roman éponyme. Avec Audrey Tautou, François Damiens, Bruno Todeschini, Pio Marmai 1h48.

Lire entretiens avec François Damiens dans "La Libre Belgique" du 19 décembre, et avec Audrey Tautou en pages 48-49 du 21 décembre.