J. Edgar tétanise-t-il encore ses compatriotes?

Résumer en 2 heures 15 les quarante-huit ans de J. Edgar Hoover à la tête du F.B.I. était une gageure. Clint Eastwood n’y arrive qu’en occultant certains faits et en transformant son biopic en un catalogue de souvenirs plus ou moins édifiants. Parcellaire et sans point de vue, le film ne démontre jamais sa pertinence. 2 h 15.

Alain Lorfèvre
J. Edgar tétanise-t-il encore ses compatriotes?
©Warner

John Edgar Hoover, créateur du Federal Bureau of Investigation (F.B.I.) américain, et son patron tout-puissant pendant quarante-huit ans, a déjà eu quelques vies au cinéma (notamment sous les traits d’Ernest Borgnine ("Hoover", 2000). Avec Clint Eastwood à la réalisation, Dustin Lance Black ("Milk") au scénario et Leonardo DiCaprio dans le rôle-titre, on pouvait espérer un biopic au minimum inspiré. Las ! "J. Edgar" ne dépasse jamais le niveau d’un docu-drama de luxe, bourré de non-dits, plombé par ses omissions. Comme si, quarante ans après sa mort, ce vieux roublard d’Hoover tétanisait encore ses compatriotes.

Formellement, "J. Edgar" pèche par sa structure classique : au seuil de sa vie, un Hoover vieillissant dicte ses mémoires à des subordonnés (dont il change au gré des humeurs et des mains moites, qu’il avait en aversion). Entre la conquête de son pouvoir (de 1919 à 1940) et le faîte de celui-ci (de 1961 à sa mort, en 1972), le scénario alterne les flash-back, collection d’instants historiques ou d’anecdotes apocryphes. Il y a du "Citizen Kane" dans ce "J. Edgar" - jusqu’au vieillissement de l’acteur principal. Mais, même inspiré de William Randolf Hearst, le "Kane" d’Orson Welles était une figure fictionnelle qui nous surprenait. Ici, le récit ne fonctionne que comme une collection d’épisodes plus ou moins célèbres. Surtout, ni Eastwood ni Black n’ont trouvé le "Rosebud" d’Hoover. Il est acquis, dès le départ, qu’il est anticommuniste, autoritaire et paranoïaque. Tous ses actes ne sont interprétés qu’à l’aune de ces prérequis. Le scénario tourne en vase clos, comme si Hoover s’était fait tout seul, à partir d’un unique instant fondateur.

La carrière d’Hoover débute en 1919 par huit explosions - huit attentats anarchistes survenus simultanément - dont les conséquences en matière de libertés individuelles ne sont pas sans rappeler celles des attentats du 11 septembre 2001. Jeune agent zélé du département de la Justice, il en profite pour se distinguer en démantelant un vaste réseau d’agitateurs. Dans la foulée, il est adoubé, en 1924, responsable du Bureau of Investigation (qui n’était pas encore federal), et commence, d’une main de fer, à en faire un organe de police tentaculaire. En 1932, l’émoi que suscite dans l’opinion publique l’enlèvement du jeune Charles Lindbergh lui permet de faire voter au pas de course une série de lois étendant les compétences de son désormais Federal Bureau of Investigation à l’ensemble du territoire, avec autorité hiérarchique sur les différentes polices locales.

Plusieurs thèmes, riches en développement, sont là, en filigranes, mais Eastwood et Black les tiennent à distance, comme effrayés à la perspective de livrer une grande œuvre historique ou politique. Ils ne choisissent pas entre une méditation shakespearienne sur le pouvoir (le roi finira seul et nu), l’étude de caractère (le trio platonique que forme Hoover avec son bras droit Clyde Tolson et sa secrétaire à vie Hellen Gandy), ou la fresque historique.

Le récit louvoie entre les époques pour éluder tout débat. En deux heures quinze, sont passés sous silence l’espionnage et le harcèlement des militants des droits civiques ou les compromissions du F.B.I. à l’époque du maccarthysme. Résumer les faits par une seule réplique méprisante - "McCarthy n’était qu’un opportuniste" - relève pratiquement de la malhonnêteté intellectuelle dans un pays qui a de nouveau dangereusement flirté avec l’anathème politique au cours de la dernière décennie (alors que, citant Hoover lui-même, les auteurs proclament : "Si vous ne prêtez pas attention à Histoire, vous êtes condamnés à la répéter."). Au vu du film, Hoover passerait presque pour un défenseur des libertés individuelles, lorsqu’il s’oppose à la demande de mise sur écoute de journalistes par l’administration Nixon (le directeur du F.B.I. tenait à son privilège exclusif en la matière...).

L’étude psychologique est tout aussi parcellaire et caricaturale. La peur des femmes de Hoover et son homosexualité latente (suggérée dans les faits par sa longue et intime relation avec son bras droit Clyde Tolson, interprété par Armie Hammer) s’expliqueraient par la névrose née d’une relation soumise à une mère castratrice (Judi Dench fait ce qu’elle peut). Le contexte plus large d’un pays encore en construction, ses contradictions entre un mythe fondateur aux vertus égalitaires et ses dérives policières ne viennent jamais un tant soit peu éclairer la trajectoire d’Hoover, âme damnée d’une puissance mondiale en devenir.

Tout au plus, créditera-t-on Eastwood d’une cohérence formelle : au fil des années qui passent, le directeur du F.B.I. est montré de plus en plus esseulé dans son bureau, où la pénombre s’intensifie (jusqu’à une ridicule scène d’écoute des ébats de Martin Luther King, où il paraît jouir par procuration). Le plus pénible dans ces scènes crépusculaires étant le maquillage dont sont affublés DiCaprio, Hammer et Naomi Watts (Helen Gandy), transformés en baudruches de latex tremblotantes. Le premier n’assume pas la face sombre de son personnage (on fantasme sur ce qu’un Philip Seymour Hoffman en aurait fait) et se trompe de registre : son Hoover ressemble à un enfant gâté, surdoué et colérique, alors que tout révèle d’un autocrate redoutablement intelligent et torve.

Dans un ultime pirouette, les auteurs, par la voix de Tolson, bottent en touche : tout ceci n’était que la vision des souvenirs d’Hoover. Donc, une version subjective et réinventée des faits. Singulier aveu d’un film qui, au final, met en question sa pertinence et sa légitimité. La véritable histoire de John Edgar Hoover reste à mettre en scène.


Réalisation : Clint Eastwood. Scénario : Dustin Lance Black. Avec Leonardo DiCaprio, Armie Hammer, Naomi Watts, Judi Dench, 2h15.