Un film français **

Quand Mathieu Demy, le fils de Jacques Demy et Agnès Varda, tourne un premier long métrage qui n’est pas un film mais deux. Le premier, un road-movie, s’adresse à tout le monde et s’interroge sur comment gérer son héritage. Le deuxième joue en toute complicité avec les cinéphiles, amis de ses parents.

F.Ds
Un film français **
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Michel Houellebecq, Bernard Werber, Yann Moix, Marc Dugain, David Foenkinos, Virginie Despentes, Julia Leigh, (voir "Sleeping Beauty" en page 5); dès qu’un auteur vend, il y a toujours un producteur pour lui glisser une caméra dans les mains et lui murmurer "moteur" à l’oreille.

C’est donc le tour de Frédéric Beigbeder, l’auteur de "Un roman français" à cette différence qu’il n’a rien d’un novice. D’une part, il a accompagné beaucoup de pointures de la pub, il a suivi de près le passage de son "99 F" à l’écran et il est critique de cinéma, entre autres activités. Beigbeder, un écrivain cinéphile, coté pile et côté face, un réalisateur littéraire.

Ainsi son personnage principal vit de sa plume qu’il trempe dans la critique littéraire et la chronique mondaine, tendance nocturne. Son appartement est à ce point encombré de livres que l’écran est envahi de mots et de citations surgissant ici et là. Un appartement où il vit seul, son divorce venant d’être déclaré. D’où son idée de faire profiter l’ensemble de ses semblables, en 200 pages, de son expérience matrimoniale en publiant un livre "L’amour dure trois ans".

Est-ce l’efficacité du titre, le buzz autour de l’identité de son auteur, l’air du temps germanopratin — branchouille c’est trop commun — capturé entre les lignes ou encore la glorieuse incertitude de l’édition mais c’est un best-seller. Toutefois, entre l’amour ou le succès il faut choisir ! C’est que sa nouvelle compagne — piquée à un cousin —, lui en a parlé de ce bouquin. En fait, elle le déteste et ne manque pas de mots méprisants à l’égard de son auteur. Marketing oblige, celui-ci finit par être découvert et elle lui en veut doublement. Un, on sait ce qu’elle pense de l’écrivain. Deux, il lui a menti, ce qui lui est aussi insupportable qu’un mauvais livre. Mensonger en plus : l’amour n’aura même pas duré trois ans.

Avec son regard introspectif affûté, son fond de cynisme, son humour pessimiste et sa volonté de divertir son public; Beigbeder se livre (encore un livre) à un autoportrait nombrilique d’un homme très content de lui sans être inconscient de son ridicule. Il se lance dans un exercice de style sur l’amour. Le thème est éternel mais l’air du temps se charge de le renouveler à chaque fois. Comment faisaient-ils avant, pour s’aimer si longtemps fait mine de s’interroger Beigbeder ? Et d’appeler Sherazade à la rescousse, Mille et Une nuits, c’est encore moins que trois ans.

Et bien qu’on soit en 2012, ça sent le Truffaut, il y a des baisers volés, du domicile conjugal, et même du Léaud chez Gaspard Proust, absolue révélation du film. Beigbeder, impose sa musique et on est tout surpris de constater que c’est notamment celle de Michael Legrand, celle des "Violons de mon cœur". Soit une sacrée giclée de guimauve, une bombe calorique dans cette tranche de vie qui se veut acide, ironique, tantôt potache (tous les endroits où ils ne sont pas allés), un peu provoc'.

La banalité ne sied pas à Louise Bourgoin, c’est en créature de rêve, fantasmée qu’elle bouscule l’écran. En agent littéraire, Valérie Lemercier fait une composition extraordinaire, tant ses yeux sont bien plus bavards et précis que son dialogue.

L’amour dure trois ans ? C’est l’avis des statistiques. Pour Bukowski, c’est juste le temps de la brume à l’aurore alors que pour Shakespeare, il peut durer toujours. Cela laisse de la marge aux écrivains, aux cinéastes, et aux écricains-cinéastes.


Réalisation : Frédéric Beigbeder. Scénario : Christophe Turpin, Gilles Verdiani et Frédéric Beigbeder d’après son roman. Avec Louise Bourgoin, Gaspard Proust, JoeyStarr, Frédérique Bel, Nicolas Bedos 1h38.