A la recherche de Shakespeare

Shakespeare a-t-il réellement écrit ses pièces de théâtre et poèmes ? L’énigme agite encore certains, même si les historiens les plus sérieux la réfutent (lire en pages "Découvertes"). Qu’importe à Roland Emmerich, qui la reprend à son compte. Au moins l’introduction - à New York, de nos jours - par l’acteur très shakespearien Derek Jacobi (amusant clin d’œil au Chœur qu’il interprétait déjà dans le "Henry V" de Kenneth Branagh, il y a près d’un quart de siècle) nous annonce que tout ce qui suit ne sera que décors (souvent numériques), costumes et fantasy de dramaturge. Voilà pour les "faits"

A.Lo.

Shakespeare a-t-il réellement écrit ses pièces de théâtre et poèmes ? L’énigme agite encore certains, même si les historiens les plus sérieux la réfutent (lire en pages "Découvertes"). Qu’importe à Roland Emmerich, qui la reprend à son compte. Au moins l’introduction - à New York, de nos jours - par l’acteur très shakespearien Derek Jacobi (amusant clin d’œil au Chœur qu’il interprétait déjà dans le "Henry V" de Kenneth Branagh, il y a près d’un quart de siècle) nous annonce que tout ce qui suit ne sera que décors (souvent numériques), costumes et fantasy de dramaturge. Voilà pour les "faits"

L’air des Tudors - la série comme la lignée royale - plane sur ce thriller historique efficace, sinon totalement convaincant. Si, de prime abord, la rencontre entre le réalisateur de "Godzilla", "Indépendence Day" ou "2012" et l’auteur de "Hamlet", "Roméo et Juliette" et "Macbeth" paraît incongrue, le résultat se laisse porter par une belle brochette d’acteurs pas plus effarouchés que ça par le propos iconoclaste. C’est que le grand William y apparaît comme un acteur moyen, illettré, de surcroît coureur de jupons, aviné et avide. Le vrai dramaturge, selon la thèse d’"Anonymous", fut Edward de Vere, comte d’Oxford, qui use de la prose et de la poésie comme instrument politique.

Entre les intrigues de palais, les enfants royaux bâtards, les trahisons, les chantages et les amours contrariées, on reste en terrain connu - shakespearien en diable, hollywoodien en sus - en cette fin du règne d’Elizabeth I, la reine pas si vierge. Son conseiller, William Cecil, et le fils de celui-ci, préparent en coulisse une traîtresse succession tout en réprimant les velléités de contestations. En bons protestants, ils ont banni de la cour le théâtre - qu’affectionnait pourtant Sa Majesté - et musellent à la ville les dramaturges séditieux, comme Ben Jonson, autre dramaturge authentique, contemporain de Shakespeare, transformé ici en factotum de de Vere.

Autant qu’avec Shakespeare, "Anonymous" joue avec l’histoire (Anne, l’épouse d’Edward, était la fille de Robert Cecil, non sa sœur). On pourra être énervé par la vision d’une Elizabeth vieillissante et manipulée, mais l’interprétation de Vanessa Redgrave, sans fard ni fausse pudeur, est plutôt savoureuse : au bord de la sénilité, la grande dame a encore des éclairs d’intelligence politique. De même, Rhys Ifans offre une composition convaincante du tourmenté de Vere. Passé un début un peu confus, tant sont nombreux les personnages historiques à apparaître sur trois époques différentes, on se laisse prendre au petit jeu du scénariste et du réalisateur. Emmerich livre au final un de ses films les moins spectaculaires, mais peut-être le plus passionné, sinon totalement passionnant. Une farce, en somme, résolument ironique - comme les aime cet Allemand qui se fout du qu’en-dira-t-on.

Réalisation : Roland Emmerich.Scénario : John Orloff. Avec : Rhys Ifans, Vanessa Redgrave, David Thewlis, Sebastian Armesto, 2h10