Faites labour, pas la guerre

C’est un thriller qui est aussi une aventure humaine, un film subversif, mais drôle, et même un documentaire.

Fernand Denis
Faites labour, pas la guerre
©n.d.

Quand on voit ce plateau du Larzac, sous le soleil, c’est tellement sublime qu’on rêve tous d’y être. Les promeneurs de marcher, les cultivateurs de cultiver, les cinéastes de filmer et les militaires de jouer à la guerre. C’est qu’ils ont perdu leurs plaines de jeux d’Indochine, d’Algérie; alors, le gouvernement leur a accordé, en 1971, une extension de 14 000 ha. De toute façon, il ne reste plus qu’une poignée de paysans, la plupart des fermes sont abandonnées, en ruines.

Sur ce coup-là, l’état-major était en retard d’une guerre. On est quelques années après 68, certains sont passés de la théorie à la pratique, ont changé de vie, sont retournés à la terre, cherchant un autre rapport à la nature sur ce plateau désertifié qui a repris vie.

Si les paysans de souche et les nouveaux venus ne s’apprécient pas forcément, ils sont attachés à leur terre et certains sont même bien décidés à montrer aux militaires qu’ils savent aussi se servir d’un fusil. La résistance viscérale s’organise et devient emblématique. Le plateau voit débarquer des "Maos" prônant la lutte armée, et Lanza del Vasto prêchant la non-violence.

Celle-ci aura finalement la faveur des paysans qui décident de signer un pacte. Les 103 familles s’engagent à ne pas vendre, à former un bloc, à lutter jusqu’au bout. Vu qu’ils ont renoncé à leurs carabines, que leur reste-t-il comme armes ? La solidarité et les brebis.

Rien de tel qu’un troupeau de moutons pour mettre des gendarmes en déroute et les CRS hors d’état de matraquer. Et quand on fait brouter les agneaux sur le Champ-de-Mars, au pied de la tour Eiffel, cela donne des images qui feront le tour du monde, des USA à l’Argentine, à la "Une" des quotidiens. Les paysans du Larzac feront de leurs brebis un symbole très sympathique. Ils ont compris la nécessité de populariser le mouvement. Et les soutiens vont venir de partout, des quatre coins de la France, des fédérations agricoles jusqu’à l’extrême gauche.

Ce documentaire de Christian Rouaud sur la lutte des paysans du Larzac se regarde d’abord comme un thriller. Sans rigoler. Enfin si, car certains témoins ont beaucoup d’humour. Et certaines brebis aussi. Et puis, il y a le comique de la situation, le télescopage des mentalités entre les paysans et les militants de tout poil.

Mais ces pauses comiques sont là pour reposer quelques instants d’une tension, d’un suspense sur l’issue d’une bataille de dix ans entre un noyau d’irréductibles et le pouvoir. Celui-ci a la force (il coupe le téléphone), la loi (plus aucun permis de bâtir n’est délivré), l’argent (pour acheter des terrains aux spéculateurs), la montre (pendant que les paysans se mobilisent, le travail agricole n’avance pas) et tout le mépris pour ces peigne-culs (comme on dirait dans "La guerre des boutons") qu’on peut lire sur le visage de Giscard. Les paysans, eux, ils ont le béton de leur engagement collectif, leur capacité à fédérer les soutiens, leur imagination pour populariser leur lutte, leurs convictions non violentes et démocratiques.

C’est un formidable thriller, doublé d’un exceptionnel film politique, qui décortique avec une précision chirurgicale les stratégies en présence. Les irréductibles répliquent avec esprit aux attaques au moyen de la "com", et ils montrent l’intensité de leur détermination (ils iront à Paris à pied, 700 km). Du côté des militaires, on va tout essayer pour créer une brèche dans ce front uni, mais tellement hétéroclite.

Plus qu’un thriller palpitant, qu’une lutte politique féroce, "Tous au Larzac" est le récit d’une incroyable aventure humaine. "Je votais à droite, j’allais à la messe, j’aimais l’armée et ma sympathie allait aux policiers en 68", dit, à l’entame du film, un paysan qui va mener le combat, une décennie durant, aux côtés de gauchistes, d’anarchistes, de hippies, d’ouvriers, etc. venus le soutenir. Il en sera - et les autres aussi - transformé au plus profond . Et cela se voit sur les visages lumineux des témoins de cette lutte.

Trente ans plus tard, le documentariste Christian Rouaud est retourné sur ce plateau d’une beauté à couper le souffle, est allé à la rencontre de ceux qui étaient au premier rang, a visionné les kilomètres d’images d’archives et a monté patiemment l’ensemble pour en tirer ce film qui a capté de façon exceptionnelle l’air des années 70 et l’esprit d’une génération. En un mot comme en cent : tous au Larzac !

Réalisation: Christian Rouaud. 1h58.