Maloha, what else!

Après la cuvée “Schmidt”, la millésimée “Sideways”, Payne 2012 est exotique, végétal, doux-amer, tristement drôle. Un petit bonheur servi par George Clooney. What else !

Maloha, what else!
©n.d.
Fernand Denis

Une femme lancée à toute vitesse sur des skis nautiques. Générique. Une femme, la même, immobile, dans le coma. A ses côtés, son mari en état de choc. Choc salutaire. Ses idées se sont, d’un coup, remises en place. C’est promis, dès qu’elle sera sortie, il va travailler moins, s’occuper davantage d’elle, de leurs enfants aussi. La vie repartira du bon pied, l’avertissement a été entendu.

Mais le chef du service le convoque dans son bureau, l’informe de l’irréversibilité du coma. Comme la patiente a exprimé officiellement sa volonté d’être débranchée dans pareille situation, il l’encourage à prévenir sans tarder la famille, les amis proches, afin que chacun puisse, rapidement, venir lui dire au revoir. A commencer par leurs deux filles.

Scottie, 11 ans, est déjà passablement perturbée par l’état de sa maman. Son école s’en plaint d’ailleurs. Quant à Alex(andra), 17 ans, elle est en pension depuis quelques mois, depuis une violente altercation avec sa mère. Voilà donc Matt en première ligne pour conduire l’éducation de ses enfants, lui qui se contentait jusque-là d’être la roue de secours, toujours planquée, probablement dégonflée. Au point d’ignorer l’origine du violent conflit entre sa femme et sa fille. Et celle-ci de le lui révéler : elle avait surpris sa mère avec son amant. Et deux violentes émotions de se télescoper dans le crâne du pauvre Matt : la douleur de la séparation et la colère de la trahison.

La retraite dans "About Schmidt", le mariage dans "Sideways", Alexander Payne aime les virages de l’existence et possède une façon toute personnelle de s’y lancer. De tragique, la situation passe à tragi-comique par la révélation de la fille. Car si Matt entend mettre ses proches au courant de l’urgence à se rendre à l’hôpital, il entend aussi mettre son poing dans la figure de son rival. Et de se lancer à sa recherche avec Scottie, Alexandra et son surprenant copain.

Comme à chaque fois, les personnages de Payne partent en voyage, mais leur destination reste floue. A l’instar du titre. Que viennent faire les lointains ancêtres de Matt dans ses problèmes matrimoniaux ? Se rappeler à son bon souvenir en lui léguant ainsi qu’à ses nombreux cousins et cousines une baie paradisiaque de 10 000 ha et une philosophie. "Il faut pouvoir donner à ses enfants pour qu’ils puissent faire quelque chose, pas pour qu’ils ne doivent plus rien faire." Cette terre vierge, riche en souvenirs de camping, vaut des centaines de millions, mais si elle n’est pas vendue dans les 7 ans, personne ne touchera un dollar. Que vient faire ce volet immobilier dans le récit ?

Celui-ci est comme une plage d’Hawaï. On imagine les palmiers, le soleil, la mer émeraude. Mais c’est bien gris le matin, bien bétonné dans certains coins - même si ça ne sent pas la gaufre -, et c’est loin d’être aussi glamour qu’on l’imagine. Il y a chez Payne une façon d’affronter la banalité, de la décaler, de l’épicer avec sa pointe d’humour aux trois poivres : inattendu, pathétique, absurde. C’est tout bête, mais quand on voit ces hommes, très énervés... en short, cela vous décrispe une situation. Et puis, cette musique hawaïenne, elle l’adoucit encore. D’ailleurs, avec elle, on voit - il est bien écrit, on voit - ce que Payne fait des clichés. Il les empoigne, les pousse à fond, au-delà du tourisme, au-delà du folklore, pour toucher leur vérité, leur authentique beauté. Ainsi, le soundtrack est d’une musicalité bouleversante. Il en va de même avec les paysages. Impossible d’oublier la Nappa Valley après "Sideways"! Eh bien, avec "The Descendants", on passe à travers la carte postale pour sentir Hawaï, le vrai.

Son ton détaché pour aborder les moments graves, sa manière de nous balader dans un paysage, son sens de la métaphore - cette famille King est comme Hawaï, un archipel composé d’îles bien distantes - ou cette façon d’utiliser une couverture dans le plan final, voilà autant de traits qui identifient le travail de Payne. Il en est d’autres, comme une exceptionnelle direction d’acteur. Nicholson sobre dans "About Schmidt", Giamatti révélé dans "Sideways", voilà maintenant George Clooney comme vous ne l’avez jamais vu. Il n’est pas à contre-emploi - même s’il joue le cocu tout de même -, mais exploite avec tellement de nuances son second degré qu’il en devient bouleversant à sa manière, exclusive. Et on vous laisse la surprise Shailene Woodley, une découverte du calibre Mia Wasikowska ("Restless"), Saoirse Ronan ("Hannah") ou Emma Stone ("Couleur des sentiments"). La nouvelle génération est arrivée.

La petite musique d’Alexander Payne, on l’adore, cette émotion tout à la fois pudique, intense, piquante, imagée, drôle et existentielle est unique. Alors, avec cette touche hawaïenne. Maloha, what else !

Réalisation : Alexander Payne. Scénario : A Payne, Nat Faxtion, Jim Rasjh, d’après le livre de Kaui Hart Hemmings. Production: A Payne, Jim Burke, Jim Taylor. Music Supervisor : Dondi Bastone. Avec George Clooney, Shailene Woodley, Nick Krause 1h50.