La vieille dame aux perles

Portrait humain d’une vieille dame rouillée, alors que durant toute son existence politique, elle n’a jamais douté de rien: quand la géniale Meryl Streep transcende le personnage historique, pour mettre au jour un caractère universel. 1h44

La vieille dame aux perles
©n.d.
Fernand Denis

La "Dame de fer". On l’aime ou on ne l’aime pas, il n’y a pas beaucoup de nuances au sujet de Margaret Thatcher, guère d’autres possibilités que de proposer un portrait à charge ou à décharge. Ce n’est absolument pas l’avis du scénariste Abi Morgan qui a imaginé un angle pour aborder le sujet de façon bien moins contrastée que prévu.

Un portrait humain même, en montrant Mme Thatcher telle qu’elle est aujourd’hui, enfin l’année dernière, et quelques-unes d’avant aussi, depuis qu’elle a subi plusieurs accidents vasculaires, qu’elle est déphasée par une mémoire vacillante, harcelée par les hallucinations d’un mari fantôme et les souvenirs des grands moments de sa carrière politique.

Soit une femme, aujourd’hui, désorientée, alors qu’elle tenait autrefois sa force de toujours savoir exactement où elle allait, de tenir le cap sans dévier d’un degré. Tout au long du film, Phyllida Lloyd va jouer de cette opposition, tout en livrant le biopic attendu, tout en survolant les grandes étapes du parcours de la plus illustre locataire du 10, Downing Street : lutte contre les syndicats, bras de fer avec l’Ira, guerre des Malouines, etc.

En montrant la "Dame de fer" rouillée, n’ayant pas forcément le gaz à tous les étages, Phyllida Lloyd et Abi Morgan ne cherchent pas à attendrir, mais plutôt à donner du relief à cette figure à deux dimensions, à faire ressortir des traits d’une personnalité coulée dans le bronze d’une éducation. Sa foi est tellement puissante, qu’elle ne connaît pas le doute, et pulvérise toute contestation. Elle est à la politique ce que Mgr Léonard est à la religion. Elle a raison, et les autres ont tort. Ça ne rend pas forcément sa vie plus facile, mais elle ne risque pas de se prendre la tête. La foi de Maggie, c’est que l’Angleterre doit être gérée comme l’épicerie de papa. Elle n’en démordra pas et s’y appliquera dès qu’elle accédera au pouvoir.

Et ça ne marche pas.

C’est une poignée de généraux fascistes argentins qui viendront la sauver en voulant mettre la main - à des fins de propagande patriotique - sur les Malouines, une île britannique au large de leurs côtes. Autant Mrs Thatcher est près de ses pennies - "I want my money back" est son "Yes we can" à elle -, autant la grandeur du Royaume-Uni n’a pas de prix. Et de partir en guerre, de gagner la bataille de l’opinion publique.

Si les convictions fortes apportent beaucoup d’assurance, elles évitent aussi de se laisser empêtrer, embrouiller dans les sentiments. Mais il y a un prix à cette quiétude de l’esprit. Ce qu’on n’a pas donné à ses enfants, ils vous le rendent bien. Son fils Marc est parti vivre, loin, en Afrique du Sud, et sa liste d’excuses pour ne pas remettre un pied en Angleterre semble inépuisable.

C’est la surprise de ce film. On s’attend à un ouvrage politique, mais il n’y a pas vraiment de trace d’intelligence politicienne comme on en trouvait dans "The Queen", "Il Divo", voire "Invictus" ou "L’exercice de l’Etat". On suppute un film très british, mais c’est juste un décor, bien exploité comme la Chambre des communes.

En revanche, on n’imagine pas du tout assister à un film humainement complexe, et c’est là, sans doute, tout le talent de Meryl Streep. L’exceptionnelle comédienne a capté la raideur, l’autorité, les dogmes de Margaret Thatcher. Elle atteint aussi un degré de mimétisme saisissant. Mais, surtout, sa composition dépasse son modèle, va au-delà de la recherche de la vérité - éclatée comme le montage - de ce personnage historique, pour saisir un caractère universel existant depuis la nuit des temps.


La Dame de fer ** Réalisation : Phyllida Lloyd. Scénario : Abi Morgan. Image : Elliot Davis. Avec Meryl Streep, Jim Broadbent, Susan Brown 1h44.