Les amants de Sarajevo

Il serait injuste de qualifier "In the Land of Blood and Honey" de caprice de star. La sincérité de la démarche d’Angelina Jolie, ambassadrice de bonne volonté pour le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, ne fait aucun doute.

Les amants de Sarajevo
©Dean Semler
Alain Lorfèvre

Il serait injuste de qualifier "In the Land of Blood and Honey" de caprice de star. La sincérité de la démarche d’Angelina Jolie, ambassadrice de bonne volonté pour le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, ne fait aucun doute. La comédienne, passant derrière la caméra pour réaliser son premier film, se fait plus européenne qu’hollywoodienne dans son approche artistique. Au vrai, durant les premières minutes, on croirait même suivre le début d’une œuvre néoréaliste sur la guerre qui a déchiré l’ex-Yougoslavie au début des années 1990. Ajla (Zana Marjanovic), musulmane de Bosnie, entame un flirt avec Danijel (Goran Kostic, un Ralph Fiennes des Balkans). Le soir où leur relation semble se nouer, une explosion ravage le club où ils s’étaient retrouvés. Quatre mois plus tard, la guerre ravage la Bosnie. Les Tchetniks serbes entament le nettoyage ethnique des zones qu’ils occupent. Avec d’autres femmes de son bloc d’immeubles, Ajla est victime d’une rafle. Emmenées dans un camp de milicien, elles sont témoins d’un viol. Ajla manque d’en être victime également, lorsque surgit Danijel : il est le commandant de ses ravisseurs. Tout en veillant à sauver les apparences, Danijel entreprend de protéger celle qu’il aime encore.

Si une version anglophone du film existe (celle qui, étonnamment, sort en Belgique), la version "internationale" se veut la plus authentique possible : Angelina Jolie a travaillé avec une équipe et des acteurs bosniaques et serbes, les dialogues sont en serbo-croate également. Si l’on effectuait un blind test , personne n’identifierait derrière cette œuvre sobre une scénariste et une réalisatrice américaine (n’était l’apparition cocasse de Brad Pitt dans le rôle le plus bref de sa carrière : fugace silhouette victime d’un sniper ). Angelina Jolie s’efface derrière son sujet et fait œuvre de mémoire. Toutes les violences subies par les femmes - vraies pour toutes les guerres, mais notamment pour celle-ci - qui défilent : exécutions sommaires, viols, esclavagisme sexuel, utilisation comme bouclier humain, camps de concentration ethniques...

Angelina Jolie nuance toutefois le propos : tous les Serbes ne sont pas des monstres ou tous les Bosniaques de pauvres victimes passives. Mais l’auteure, soucieuse de ne pas rouvrir des blessures à peine cicatrisées, se piège elle-même. Danijel et Ajla se transforment en stéréotypes politiquement corrects destinés à ménager la chèvre et le chou, dans une succession tortueuse, parfois incohérente, de rebondissements ou de retournements dramatiques.

Rattrapé par celle-ci, le récit débouche même sur une interprétation qui pourra paraître contre-productive : l’amour et la cohabitation entre un Serbe et une musulmane sont impossibles. On méditera aussi sur la scène finale, rappel de la passivité contrainte des casques bleus, simples spectateurs soudain étonnés de mettre la main sur un criminel de guerre dont ils ne savent que faire La personnalité de la réalisatrice tranchera inévitablement les avis qui seraient sans doute plus nuancés si un quidam européen avait signé cette œuvre un peu inégale, mais dont le réel mérite est de rappeler, avec un didactisme discret, le pire du plus meurtrier des conflits européens depuis la Seconde Guerre mondiale.

Réalisation et scénario : Angelina Jolie. Avec Zana Marjanovic?, Goran Kostic?, Branko Duric, 2h07.


Avertissement : "In the Land of Blood and Honey" ne sort qu’en Flandre et à Bruxelles, en version anglaise sous-titrée. Faute de version doublée en français, le distributeur ne le présente pas dans les salles wallonnes. Lire aussi notre dossier en pages Découvertes - La Libre Belgique du 28/02.