Le poids des mots

Dans une école du Québec, un matin, le petit Simon (Emilien Néron) découvre le corps de son enseignante qui s’est donné la mort. Quelques jours plus tard, se présente dans le bureau de la directrice (Danielle Proulx) un certain Bachir Lazhar (Fellag) qui se vante de son expérience d’enseignant dans son pays d’origine, l’Algérie, et offre ses services. Un peu hésitante, mais au pied du mur, la directrice accepte de confier à ce parfait inconnu la classe traumatisée.

Alain Lorfèvre

Dans une école du Québec, un matin, le petit Simon (Emilien Néron) découvre le corps de son enseignante qui s’est donné la mort. Quelques jours plus tard, se présente dans le bureau de la directrice (Danielle Proulx) un certain Bachir Lazhar (Fellag) qui se vante de son expérience d’enseignant dans son pays d’origine, l’Algérie, et offre ses services. Un peu hésitante, mais au pied du mur, la directrice accepte de confier à ce parfait inconnu la classe traumatisée.

Philippe Falardeau avait déjà emmené Olivier Gourmet au Canada dans "Congorama". Il confronte cette fois la culture de Bachir et celle des petits écoliers québécois. Sacré choc : les enfants sont accoutumés à tutoyer leur enseignant, ont oublié l’usage du "monsieur", ne pratiquent guère la dictée et sont plus habitués à des travaux d’éveil en groupe qu’à l’étude individuelle Pourtant, monsieur Lazhar parvient petit à petit à instaurer son autorité - même si, comme il le découvrira à son corps défendant, il est interdit de toucher les enfants, encore moins de les brutaliser. Et ses élèves pénétreront à leur tour sa cuirasse pour découvrir ses propres blessures.

Falardeau adapte une pièce d’Evelyne de la Chenelière. Mais si celle-ci était une réflexion sur le statut du migrant et ses cicatrices intérieures, le film devient aussi une réflexion sur le langage, l’enseignement et la transmission. Car Lazhar, cet Algérien qui apparaît très "vieille France" en regard du progressisme du système scolaire québécois, est aussi le seul capable de parler aux enfants comme à des adultes, et qui ose aborder avec eux le traumatisme qu’ils ont vécu.

Drôle, sensible et grave à la fois, "Monsieur Lazhar" bénéficie d’une belle écriture, que viennent ensuite soutenir une direction d’acteur et une interprétation maîtrisées : l’interaction entre Fellag, savoureux, et ses jeunes partenaires, dont Emilien Néron et Sophie Nélisse qui compose une Alice spontanée et très psychologue du haut de ses onze ans. Quoique plus familial et plus grand public - car centré sur une population scolaire plus jeune -, le film s’inscrit dans la droite ligne d’"Entre les murs" par sa réflexion sur la nature de l’enseignement, sur le pouvoir des mots et sur le fossé qui s’est creusé dans nos sociétés entre les adultes et les enfants. Dépassant la simple proposition "politiquement correcte", le fait que ce soit un immigré qui interroge cette évolution constitue l’une des forces narratives de cette œuvre plus profonde qu’il n’y paraît, et qui, une fois n’est pas coutume, permet d’aborder des sujets aussi fondamentaux que la mort, l’immigration, le harcèlement moral ou la liberté d’expression auprès des plus jeunes.

Réalisation et scénario : Philippe Falardeau, d’après la pièce "Bachir Lazhar", d’Evelyne de la Chenelière. Avec Mohamed Fellag, Sophie Nélisse, Emilien Néron, Danielle Proulx, Brigitte Poupart, 1h34.