Cloclo le mal aimé

Un biopic frénétique, à l’image d’un chanteur terrifié à l’idée d’être dépassé. Les travers du genre deviennent ici qualité.

A.Lo.
Cloclo le mal aimé
©Anouchka de Williencourt

"Cloclo", de Florent-Emilio Siri, s’ouvre sur une pluie de paillettes argentées - cliché généralement associé à Claude François, avec pattes d’eph’ et cols pelle à tarte, subsistance de sa dernière incarnation avant sa mort en 1978.

"On a tous au moins une chanson de Cloclo en tête", note Siri en guise d’explication à son intérêt - a priori inattendu - pour l’icône de la variété française. Interrogation autour de ce succès non démenti par-delà la mort, "Cloclo" est un biopic d’une rare honnêteté : loin de l’hagiographie, la personnalité du chanteur y est montrée jusque dans ses facettes les moins reluisantes. Cette rareté dans l’exercice est d’autant plus remarquable que les enfants du chanteur sont derrière le projet. Mais ce regard critique est clairement nourri de leurs propres blessures infligées par un père qui alla jusqu’à créer sa propre agence de top models en guise de "piège à gonzesses" (dixit le scénario), ou manipula leur existence pour protéger son image publique (surtout auprès de la gente féminine).

Fils d’un père autoritaire, qui ne voulait pas d’un saltimbanque dans la famille, Claude François nourrit sa prime ambition dans le déclassement social qui suivit le retour d’Egypte de ses parents, où son père (Marc Barbé) était ingénieur responsable du canal de Suez - autant dire pratiquement un proconsul. Des années de vaches maigres qui s’ensuivirent, le chanteur gardera un appétit insatiable pour le succès - et les signes extérieurs de celui-ci -, obnubilé à l’idée de rendre à sa mère (Monica Scattini) un train de vie perdu. Du rejet de son père et de sa quête d’affection, l’homme qui se chanta "Mal aimé" sera aussi - tend à montrer le film - perpétuellement hanté à l’idée de perdre l’affection des foules. De ces deux failles, découle son énergie vitale, lui qu’on voyait même courir de la porte de ses bureaux à sa voiture. Energie vitale qui se traduit à l’écran par un enchaînement de scènes, collage d’instants publics ou intimes, qui imprime un mouvement constant au récit. Si ce rythme empêche fondamentalement toute profondeur psychologique, il devient, à mi-parcours, mise en abyme : le film est happé par la même spirale, la même surenchère, que le chanteur qui avait plus d’appétit qu’un barracuda.

Le constat est inattendu : le scénario n’apparaît guère original, l’interprétation est inégale - Renier, malgré un mimétisme bluffant, ne devient convaincant qu’à partir du milieu des années 60, quand l’assurance de l’acteur se transforme en arrogance autoritaire. Les décors, outrés, ne font illusion que parce qu’ils sont le reflet de l’image médiatique du chanteur devenue, dans la mémoire collective, cliché de son époque (les Bruxellois noteront au passage que le paquebot Flagey a été mis à toutes les sauces pour les scènes des années 60 ). Magimel est ridicule sous son maquillage de Paul Lederman - mais ça lui donne une excuse pour jouer comme un pied. Il faut attendre 45 minutes (le temps de résumer l’enfance et l’adolescence) pour entendre la première chanson de Claude François, lors de cette "année-là (1962)" qui vit son explosion sur les ondes et les scènes françaises. Là, le film vibre enfin au diapason de son sujet. Et Jérémie Renier se réveille : l’acteur paie réellement de sa personne, bluffant dans les chorégraphies (même si la comparaison avec le vrai Cloclo, que l’on aperçoit sur des images d’archives, est cruelle), arrogant quand il faut et fragile quand le chanteur redoute, maladivement, de perdre la première place.

Alors, soudain, on se laisse prendre par sa fuite en avant. La collection d’instants intimes et publics reflète la dynamique d’un chanteur obsédé par la peur d’être immobile - il a enregistré quelque 450 chansons et s’est produit près de 1 200 fois sur scène en moins de 16 ans Cette frénésie de hauts faits populaires, entrecoupés d’angoisses affectives et existentielles, fait ici sens, surtout dans la deuxième partie du film lorsqu’elle devient le moteur même de Claude François qui mettait en scène sa vie privée comme sa carrière, avec un temps d’avance sur l’orchestre. Ce qui est le lot pesant du tout-venant des biopics devient alors, a contrario, l’argument même du récit. Mais c’est plus Cloclo qui a fait son cinéma que Siri.


Réalisation : Florent-Emilio Siri. Scénario : Florent-Emilio Siri et Julien Rappeneau. Avec Jérémie Renier, Ana Girardot, Benoît Magimel, Joséphine Japy, Monica Scattini, 2h28.