L’ivresse de la profondeur

Faut-il vous résumer ce film-ci ? "Titanic", même ceux qui n’étaient en âge de le voir à l’époque de sa sortie (quinze ans, déjà), tout le monde connaît.

Alain Lorfèvre
L’ivresse de la profondeur
©AP

Faut-il vous résumer ce film-ci ? "Titanic", même ceux qui n’étaient en âge de le voir à l’époque de sa sortie (quinze ans, déjà), tout le monde connaît : la superproduction de James Cameron est devenue un classique. Statut pas gagné, d’ailleurs, lors de sa mise en chantier. "Titanic" ? Il coule à la fin " était la blague qui courait sur Hollywood Boulevard en 1997. C’était sans compter avec Cameron qui s’y connaît dans l’art de conter.

La réussite du film, à toute épreuve, dont celle du temps (si l’on excepte la scie de la Dion), c’est effectivement son scénario. Pour tenir le public en haleine 3h15 durant, Cameron imagina une romance. Et, pour l’épicer, il en fit aussi une histoire de lutte des classes. Jack (Leonardo DiCaprio, alors frais comme un gardon), l’émigré américain, sur le chemin du retour, voyageant en troisième classe, va croiser le chemin de Rose (Kate Winslet, alors joliment potelée), aristocrate anglaise contrainte à un mariage de raison. Le piment, c’est que c’est le pauvre qui va sauver la riche désespérée. Hollywood a toujours aimé les héros prolétaires qui prennent leur destin en main.

Parfaitement équilibré, le film suit durant sa première moitié la naissance de la romance entre les deux jeunes héros. Au fil de celle-ci, Cameron offre une visite guidée du "Titanic", reconstitué de la proue à la poupe, de la terrasse privée d’une suite de première classe à la salle des machines où triment les damnés de la mer Le décor se plante ainsi subtilement pour la deuxième partie, les deux heures du naufrage du navire, où l’on reparcourt les mêmes lieux, cette fois progressivement mis sous eau. Comme dans tout bon film catastrophe, il fallait des seconds et des troisièmes rôles que l’on verrait mourir, avec héroïsme ou lâcheté. Encore une fois, c’est à la suite de Jack et Rose, durant la première moitié, que l’on a rencontré divers personnages dont le destin nous sera révélé par la suite.

Le naufrage du "Titanic" est resté dans les mémoires comme la démonstration de la vanité de la foi humaine dans son génie : supposé insubmersible, plus grand navire de son époque, le paquebot coula lors de sa première traversée. Cameron incarne cette idée à travers les aristocrates et riches industriels suffisants auxquels Jack est confronté. La nature impose sa loi : l’iceberg fend la coque, l’amour l’emporte sur l’argent.

Argument commercial de cette ressortie-anniversaire, "Titanic" a été converti pour une projection en relief. Rien à dire a priori : s’il en est un qui s’y connaît en la matière, c’est Cameron. Mais on ne peut s’empêcher de remarquer que, si la stéréoscopie fonctionne ici mieux que dans le tout-venant, c’est aussi parce que "Titanic", dernier grand film classique d’Hollywood, prend le temps d’installer chaque scène, n’en rajoute pas dans l’action ou dans le montage elliptique. Résultat : la rétine du spectateur a le temps de s’adapter à chaque nouvelle perspective. Un paquebot offre en outre quantité de lignes de fuite, propices à la profondeur de champ. Bémol : le port des lunettes altère contraste et colorimétrie. Le coucher du soleil de la mythique scène du baiser en prend un coup

Le paradoxe, c’est que James Cameron, pape du relief, démontre malgré tout que, si son film gagne à être revu sur grand écran, c’est moins grâce à l’ajout du gadget 3D qu’à son histoire, ses interprètes charismatiques et ses effets spéciaux, toujours bluffants. La preuve : il n’a pas jugé utile d’en changer la moindre image.


Réalisation et scénario : James Cameron. Avec Leonardo DiCaprio, Kate Winslet, Kathy Bates, Billy Zane, 3h14