Tout au bout du rêve

Est-ce un rêve, un cauchemar, une histoire, un souvenir ?

Fernand Denis

Est-ce un rêve, un cauchemar, une histoire, un souvenir ?

Un écrivain, genre Stephen King de troisième division, spécialisé dans les sorcières, signe son livre dans un bled perdu des Etats-Unis. Y trouvera-t-il l’inspiration pour son prochain roman ? Un vrai sans la moindre sorcière, cette fois !

Le shérif local dit avoir un sujet dont il se verrait bien le personnage principal, celui d’un génial enquêteur qui éluciderait le dernier crime commis en ville, celui d’une jeune fille. Jusque-là, c’est simple, on est en couleurs, on est dans une histoire conventionnelle. Mais après s’être un peu engueulé par webcams interposées avec sa femme - il lui a tout de même dit "Quand on me demande comment je sais tant de choses sur les sorcières, je réponds que j’en ai marié une" -; il sort de sa chambre de motel prendre l’air. C’est la nuit, il fait noir et blanc. Alors qu’il s’enfonce dans le bois, apparaît une jeune fille fantomatique marchant à ses côtés. Elle engage la conversation. Il lui propose d’aller prendre un verre dans cet hôtel au milieu de la clairière mais elle refuse, comme terrorisée. Il se réveille. Serait-elle la fille morte empalée dont parlait le commissaire local ? Et notre écrivain de se rendre à la morgue et la réalité de prendre le relais du cauchemar.

Autant le récit glisse d’une dimension à l’autre, du rêve à la réalité, avec une fluidité huilée par les multiples possibilités de la technologie, la couleur, le noir et blanc, la 3D, l’étalonnage numérique; autant le film passe lui-même d’un genre à l’autre avec la même aisance. On entame avec le classique portrait psychologique d’un écrivain bloqué, on bascule dans le fantastique légèrement gothique avec touches philosophiques (on ne change pas le temps, c’est le temps qui nous change). On s’engouffre ensuite dans un polar avec commissaire et son adjoint tout droit sortis d’un film des Coen. Et voila qu’Edgard Allan Poe qui a fréquenté la ville, vient éclairer (avec une lampe orange) notre écrivain de sa connaissance du passé trouble de la cité. Chemin faisant, il prodigue à son collègue d’un autre temps, de précieux conseils. Comme de commencer par la fin et de dérouler l’intrigue à l’envers, ou d’utiliser un leitmotiv. Et Coppola de ramener son gimmick, sa façon d’isoler un point de couleur dans la grisaille, comme les fameux "Rumble Fish". Ici, ce sont des citrons jaunes ou la lampe orange de Poe. Bref, on assiste à une leçon de roman, comme on parle aujourd’hui de leçon de cinéma, un cours qui tombe à point pour notre auteur à la recherche d’une reconversion stylistique. Bref, on assiste à une sorte de minibiopic consacré à l’auteur du "Corbeau".

Tour à tour, policiers, fantômes, vampires, pédophiles, mégères, enfants, auteur prennent la main de notre écrivain et du spectateur dans un récit labyrinthique, aux ellipses chères aux rêves, pour aboutir à l’émotion la plus intime de Coppola, celle qui le hante depuis vingt-cinq ans, la mort de son fils Gian-Carlo, dans un accident de hors-bord, qu’il met d’ailleurs en scène à l’identique. Les histoires sont les tombes de nos fantômes, fait-il dire à l’écrivain dont il a fait son porte-parole, voire son double.

"J’aime ton style", dit celui-ci à la fille vampire. Si l’on se perd dans ce "Twixt" de Coppola comme on se perd dans un rêve, un cauchemar, un souvenir, une histoire; on prend plaisir à son style, à son aptitude à créer des images puissantes, à sa capacité à se réinventer, à foncer de l’avant, a se servir de sa caméra comme d’un véhicule qui conduit à son subconscient.

Réalisation, scénario, production : Francis Ford Coppola. Images : Mihai Malaimare. Musique : Osvaldo Golijov et Dan Deacon. Avec : Val Kilmer, Bruce Dern, Elle Fanning, Ben Chaplin 1h29.

Lire le grand entretien avec Francis Ford Coppola dans "La Libre Belgique" du 7 avril.